dédié à Christian et à Anne
"Mon grand frère apprend à lire.
Cela ne m'intéresse pas. A quoi bon s'embêter puisque le soir, Dominique, notre nounou, nous lit des histoires. Les Malheurs de Sophie. J'écoute distraitement. Je ne parviens pas à me concentrer sur l'intrigue. Un mot unique retient mon attention; je ne l'ai jamais entendu dans la bouche de quiconque, ni dans celle des mes parents, ni dans celle de la maîtresse. Je ne comprends pas à quoi il sert, ni ce qu'il signifie. Il m'empêche de me concentrer sur les aventures de la malheureuse Sophie. Je soupçonne la nounou de l'ajouter, de l'inventer. Peut-être est-ce, pour elle, une façon de se gratter la gorge, de reprendre son souffle. Ce mot est court et ne ressemble pas aux autres; isolé, il se dresse et me sidère. Serait-ce du russe ? BREF. C'est le seul mot que je garde des séances dédiées à la comtesse de Ségur.
Lire ne sert à rien. Moi ce que je veux, c'est écrire. "
Agnès Desarthe, Comment j'ai appris à lire, ch. Comment tout a (mal) commencé.
22.3.14
17.3.14
Rêve : quand Agnès Desarthe fait la nique à Murakami
Je m'en souviens très bien : j'étais par terre, sur le dos. Cela faisait des mois et des mois que l'envie montait. Je riais, pas à cause de l'étrangeté pas à cause de la honte (je n'en ressantais aucune), pas à cause de la gêne. J'avais envie de rire à cause du bonheur de la découverte, de l'ivresse de ce que je croyais avoir inventé. J'ai pensé à Archimède et à Coernic. J'ai pensé à Newton et Einstein. J'ai pensé à Galilée. Au fond de moi, comme dans l'univers ce gisement, comme l'attraction universelle, en moi, comme dans la terre, ces ressources intarissables d'énergie. Pourquoi ne m'en avait-on pas parlé plus tôt ? Comment avais-je pu ne pas m'en douter ? Et c'était gratuit ? Et c'était pour tout le monde ? Et c'était facile, comme ça ? Si facile ? Je n'ai pas pensé que je ne prenais pas la pilule, que le garçon n'avait pas mis de préservatif, que je risquais de tomber enceinte ou d'attraper je ne sais quoi. J'ai pensé c'est dingue. Et pendant ce temps-là, les Beatles chantaient Norwegian Wood."
Mangez-moi. Agnès Desarthe
13.3.14
Le chat de la morte
-J'ai perdu moi aussi récemment un être cher, a dit Paul.
Il avait perdu sa femme, Margaret, il m'a montré sa photo. Elle était assise dans un fauteuil en plastique, dans un jardin, avec un chat noir sur ses genoux. Elle portait des lunettes de soleil.
- Le mois prochain, nous aurions fêté nos noces d'or. Depuis sa mort le chat n'a plus remis les pieds à la maison.
"Il a aussi perdu son chat" ai-je songé. Jean-Christophe a essayé en vain de le consoler.
- A mon âge on ne peut pas se remettre d'une épreuve pareille : on n'a pas assez de temps devant soi.
"Peut-être le chat changera-t-il d'avis un jour et reviendra-t-il à la maison. Il entrera par la fenêtre de la cuisine, il avancera sur le bord de l'évier puis il sautera par terre."
Vassilis Alexakis, Le premier mot, ch.6.
Il avait perdu sa femme, Margaret, il m'a montré sa photo. Elle était assise dans un fauteuil en plastique, dans un jardin, avec un chat noir sur ses genoux. Elle portait des lunettes de soleil.
- Le mois prochain, nous aurions fêté nos noces d'or. Depuis sa mort le chat n'a plus remis les pieds à la maison.
"Il a aussi perdu son chat" ai-je songé. Jean-Christophe a essayé en vain de le consoler.
- A mon âge on ne peut pas se remettre d'une épreuve pareille : on n'a pas assez de temps devant soi.
"Peut-être le chat changera-t-il d'avis un jour et reviendra-t-il à la maison. Il entrera par la fenêtre de la cuisine, il avancera sur le bord de l'évier puis il sautera par terre."
Vassilis Alexakis, Le premier mot, ch.6.
12.3.14
Mes notes de chevet (112) : Choses qui sont à propos dans une maison
Un balai neuf
Un sac à provision bien décoré
Sei Shônagon, Notes de chevet
sacs il me ressemble ici
Mes notes de chevet :
Le balai neuf est tombé de son manche et gît maintenant sur la fenêtre du premier étage d'un appartement vide depuis toujours.
J'essaie de ne pas craquer pour un sac il me ressemble.
Les sacs Nespresso envahissent le placard de l'entrée, et je ne peux me décider à vider ce bazar.
Je suis prête, mentalement, à vivre dans l'appartement plus petit que je compte acquérir, mais pas encore matériellement j'en ai bien peur...
Voix
Elle avait la voix fraîche d'une enfant. "Sa voix n'a pas mûri. Elle a conservé sa couleur initiale, parce qu'elle ne s'en sert pas souvent." J'ai pensé que les premiers hommes qui ont parlé avaient des voix jeunes. "Le langage a été inauguré par un vieil homme qui parlait comme une petite fille."
Vassilis Alexakis, Le premier mot, ch.6 .
Vassilis Alexakis, Le premier mot, ch.6 .
7.3.14
Iles alphabétiques
femme de Santorin
"Il s'était donné comme objectif de connaître toutes les îles et il les visitait dans l'ordre alphabétique, deux ou trois par été. Ce système l'obligeait à effectuer des trajets compliqués, de se rendre de Céphalonie en Crète et de Lemnos à Macronissos, il soutenait cependant qu'il était préférable à tout autre.
"-L'ordre alphabétique remodèle la carte, il offre à des lieux qui n'étaient pas destinés à se rencontrer la possibilité de faire connaissance, il constitue le point de départ de dialogues inattendus, disait-il. Je suis la logique farfelue des dictionnaires, qui placent les uns à côté des autres des termes sans le moindre rapport entre eux."
Il s'est rendu l'an passé à Rhodes et, comme le nom d'aucune autre ne commence par r, il a ensuite découvert Samothrace. Je songe qu'il ne verra jamais Santorin. Et cela me chagrine, bien sûr. Infiniment de petits malheurs poussent autour des grands."
Le premier mot, Vassilis Alexakis, chapitre 1
6.3.14
Test d'anti-dépresseurs : tarte au citron (11) : le retour
Même si je n'ai pas décoléré du remplacement dans le Vieux-Nice de la Petite Poulette par un pâtissier Lac, je n'ai pu résister à l'appel de la tarte au citron pour continuer le test un moment abandonné :
n°11 au catalogue
lieu de vente : Pâtisserie Lac, 12 rue de la Préfecture
prix : 3,40 €,
genre : tarte au citron avec meringue
tarte au citron sans meringue
aspect : très joli
qualité : très bonne
goût : parfumé, fondant, pâte sablée croustillante.
bonne alliance amertume/sucré
conclusion : très bien
16.2.14
Il y a du Goude dans l'air (1)
L'expo Goude nous rappelle un temps où les images pouvaient s'afficher sur les murs des villes, fraîches, naïves, folles, créatives et surtout gaies !
Mais Goude n'est pas mort, il fait même très jeune pour son âge ! Aurait-il contaminé la ville ? J'ai décidé de partir à la découverte ...
Ça c'était ce matin, sur la Prom :
Mais Goude n'est pas mort, il fait même très jeune pour son âge ! Aurait-il contaminé la ville ? J'ai décidé de partir à la découverte ...
Ça c'était ce matin, sur la Prom :
9.2.14
Cubes
"L'activité de mon esprit me laisse perplexe. Je me souviens des cubes en bois avec lesquels je jouais enfant. Une lettre était imprimée sur chacune de leurs faces, mais j'étais bien incapable de former des mots. Je me contentais de les mettre en équilibre les uns sur les autres et de les voir tomber. mes pensées sont aussi absurdes que ce jeu. Elles font juste un peu de bruit quand elles s'écroulent."
Les mots étrangers. Vassilis Alexakis, ch.3
Les mots étrangers. Vassilis Alexakis, ch.3
28.1.14
Une autre Schmelele
"Les jours passèrent. Ils passèrent, et chaque matin, Fredelle s'éveillait émerveillée de ne s'être pas noyée dans son chagrin. Elle sautait du lit, comme les héroïnes de ses livres d'enfants, faisiat un grand feu dans la cheminée et constatait, en mangeant ses tartines, que le niveau de tristesse avait encore baissé."
Agnès Desharte, Le principe de Frédelle, ch.21
Agnès Desharte, Le principe de Frédelle, ch.21
27.1.14
Vaisselle
"Le père de ma mère, quand il était encore au camp de Drancy, a réussi à lui envoyer un cadeau. Je ne sais pas par quelle entremise, par quelle poste, grâce à quelle complicité.
J'ai longtemps pensé que ce cadeau venait d'Auschwitz, mais en grandissant, j'ai compris que c'était impossible. Quoi qu'il en soit, c'était un présent de l'au-delà. Une assiette en étain, ou en aluminium - sans doute celle dans laquelle il mangeait-, au fond de laquelle il a gravé un dessin à l'aide d'une pointe. S'agit-il de Mickey la souris ou de Félix le chat ? Je ne sais plus. Je n'ai vu cet objet qu'une fois, il y a fort longtemps. Je crois qu'il est écrit, sous le personnage remarquablement dessiné, "à Joujou pour ses cinq ans", avec la date, 11 février 1942, en dessous. Après ça, mon grand-père a bu sa soupe sans un gobelet, dans ses mains, je ne sais pas. Il avait pensé à sa petite fille aux boucles blondes, aux yeux verts, aux joues rebondies, son ravissant bébé, et il s'était demandé comment lui faire plaisir, avec rien.
On ne peut pas regarder cette assiette. Elle a un pouvoir infini. On la sort de l'armoire et on pleure."
Agnès Desarthe, Le remplaçant. ed. de l'Olivier.
J'ai longtemps pensé que ce cadeau venait d'Auschwitz, mais en grandissant, j'ai compris que c'était impossible. Quoi qu'il en soit, c'était un présent de l'au-delà. Une assiette en étain, ou en aluminium - sans doute celle dans laquelle il mangeait-, au fond de laquelle il a gravé un dessin à l'aide d'une pointe. S'agit-il de Mickey la souris ou de Félix le chat ? Je ne sais plus. Je n'ai vu cet objet qu'une fois, il y a fort longtemps. Je crois qu'il est écrit, sous le personnage remarquablement dessiné, "à Joujou pour ses cinq ans", avec la date, 11 février 1942, en dessous. Après ça, mon grand-père a bu sa soupe sans un gobelet, dans ses mains, je ne sais pas. Il avait pensé à sa petite fille aux boucles blondes, aux yeux verts, aux joues rebondies, son ravissant bébé, et il s'était demandé comment lui faire plaisir, avec rien.
On ne peut pas regarder cette assiette. Elle a un pouvoir infini. On la sort de l'armoire et on pleure."
Agnès Desarthe, Le remplaçant. ed. de l'Olivier.
26.1.14
Flots (souvenirs)
"Elle pleurait énormément. Des larmes aussi larges que ses yeux ruisselaient de tous côtés. Son nez aussi coulait. M.Espinoza lui tendit un mouchoir. Un mouchoir ne suffisait pas. Un garot aurait été plus approrrié. Frédelle pensa qu'elle allait pleurer ainsi jusqu'à se dessécher entièrement. Elle n'imaginait pas que cela pût s'arrêter. Il fallait qu'elle se vide, il n'y avait pas d'autre possibilité. A quelques temps de là, les pompiers viendraient recueillir les restes de son corps. Un petit paquet rabougri.
Agnès Desharte, le principe de Frédelle, ch.2, éditions de l'Olivier
Agnès Desharte, le principe de Frédelle, ch.2, éditions de l'Olivier
25.1.14
Récréation
"Frédelle regarda par la fenêtre. Le bureau de la directrice, que celle-ci lui cédait pour certains entretiens, donnait sur la cour. Le maître de service venait de siffler la fin de la récréation. Frédelle admira le ballet abracadabrant des enfants de toutes tailles se relevant, se démêlant, se regroupant. Au terme d'une série de luttes à mort, à l'issue de courses à obstacles vivants, de tirages de cheveux acharnés, ils s'en retournaient vers leur classe, en rang par deux, intacts, se tenant (pour les plus petits) par la main. Seules les franges collées au front et les joues écarlates témoignaient des quinze minutes de chaos absolu dans lesquelles ils avaient été brassés. C'est un miracle de s'en sortir vivant, pensa Frédelle. Se sortir vivant de l'enfance, vraiment, c'est tellement incroyable qu'on mériterait de ne plus jamais mourir après ça."
Agnès Desharte, Le principe de Frédelle, ch.1, éditions de l'Olivier
Agnès Desharte, Le principe de Frédelle, ch.1, éditions de l'Olivier
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5.1.14
Epiphanie
Rangées les boules, et le sapin a retrouvé sa terrasse. Comme chaque année, ça m'a fait tout drôle...j'aimais bien ma danseuse cernée de guirlande.
Mes notes de chevet (111) : Choses qui doivent être courtes
Le fil pour coudre quelque chose dont on a besoin tout de suite.
Un piédestal de lampe.
Les cheveux d'une femme de basse condition. Il est bon qu'ils soient gracieusement coupés courts.
Ce que dit une jeune fille.
Notes de Chevet, Sei Shônagon
Estampe de Yôshû Chikanobu
Mes notes de chevet : Femme de basse condition je suis. Mais gracieusement !
Un piédestal de lampe.
Les cheveux d'une femme de basse condition. Il est bon qu'ils soient gracieusement coupés courts.
Ce que dit une jeune fille.
Notes de Chevet, Sei Shônagon
Estampe de Yôshû Chikanobu
Mes notes de chevet : Femme de basse condition je suis. Mais gracieusement !
4.1.14
Cent vues (84) : Le Fuji dans mon filet
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1.1.14
Bonne année 2014 !
Passer la dernière journée de l'année sur les chemins de la Sainte Victoire, être profondément endormie à minuit sans entendre les klaxons, préférer le romarin en fleurs de la montagne provençale à l'inaccessible gui pour prononcer ses vœux, voilà un programme qui me va comme un gant, le changement dans la continuité...
Pour 2014, je vous souhaite l'âme simple de ces cueilleurs d'offrandes syncrétistes

9.12.13
Et la fureur ne s'est pas encore tue (4)
"- J'ai vu Hersh, lui confiai-je.
- Comment va-t-il ?
- Il n'a pas beaucoup changé.
- Que compte-t-il faire ?
Siegfried savait très bien que je ne pouvais répondre à cette question, mais il la posa malgré tout, pour laisser s'écouler les mots d'avant-guerre qui bouillonnaient en lui. On aurait pu penser que ces mots étaient morts mais il arrivait qu'ils sortent de leur cachette et redressent la tête, dans leur nudité effrayante. On tendait l'oreille sans trop y croire mais c'étaient bien eux, ils étaient vivants.
Être avec Siegfried m'était difficile. Je ressentais une profonde tristesse lorsqu'il se dérobait,et en même temps je savais que c'était avec lui seul, ou avec ses semblables, que je pouvais marcher ou m'attabler dans un restaurant. Je comprenais très bien le sens de ses silences déchirants et lorsqu'il parlait à la manière d'avant-guerre, je savais que ce n'était pas par facilité mais par curiosité : il cherchait à entendre le ridicule contenu dans le langage d'avant et dans des expressions démodées."
Et la fureur ne s'est pas encore tue, Aaron Appelfeld, ch.78
- Comment va-t-il ?
- Il n'a pas beaucoup changé.
- Que compte-t-il faire ?
Siegfried savait très bien que je ne pouvais répondre à cette question, mais il la posa malgré tout, pour laisser s'écouler les mots d'avant-guerre qui bouillonnaient en lui. On aurait pu penser que ces mots étaient morts mais il arrivait qu'ils sortent de leur cachette et redressent la tête, dans leur nudité effrayante. On tendait l'oreille sans trop y croire mais c'étaient bien eux, ils étaient vivants.
Être avec Siegfried m'était difficile. Je ressentais une profonde tristesse lorsqu'il se dérobait,et en même temps je savais que c'était avec lui seul, ou avec ses semblables, que je pouvais marcher ou m'attabler dans un restaurant. Je comprenais très bien le sens de ses silences déchirants et lorsqu'il parlait à la manière d'avant-guerre, je savais que ce n'était pas par facilité mais par curiosité : il cherchait à entendre le ridicule contenu dans le langage d'avant et dans des expressions démodées."
Et la fureur ne s'est pas encore tue, Aaron Appelfeld, ch.78
Et la fureur ne s'est pas encore tue (3)
"J'attendis le bus rue Jaffa pour aller à la gare centrale. Quelques personnes vêtues en noir se tenaient près de moi. Je respecte les Juifs en noir. Comme moi, ils essaient de se rapprocher de Dieu, qui s'est adressé à nous autrefois. Comme moi, ils savent qu'Il a cessé de nous parler mais ils ne renoncent pas et ils essaient trois fois par jour. Ces tentatives désespérées peuvent éveiller la pitié, mais aussi le respect."
Et la fureur ne s'est pas encore tue, Aaron Appelfeld, ch.76
Et la fureur ne s'est pas encore tue, Aaron Appelfeld, ch.76
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