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18.6.22

Tao

 "En poussant la porte de la maison pour la première fois, Sylvie pensa à l'affichette collée sur les murs de certains sanitaires : "Prière de laisser cet endroit dans l'état où vous voudriez le trouver en entrant." Un condensé du dogme taoïste du non-agir. "

Agnès DESARTHE, La chance de leur vie, p17

22.3.14

Bref ou les malheurs de Sophie et d'Agnès

dédié à Christian et à Anne
"Mon grand frère apprend à lire.
Cela ne m'intéresse pas. A quoi bon s'embêter puisque le soir, Dominique, notre nounou, nous lit des histoires. Les Malheurs de Sophie. J'écoute distraitement. Je ne parviens pas à me concentrer sur l'intrigue. Un mot unique retient mon attention; je ne l'ai jamais entendu dans la bouche de quiconque, ni dans celle des mes parents, ni dans celle de la maîtresse. Je ne comprends pas à quoi il sert, ni ce qu'il signifie. Il m'empêche de me concentrer sur les aventures de la malheureuse Sophie. Je soupçonne la nounou de l'ajouter, de l'inventer. Peut-être est-ce, pour elle, une façon de se gratter la gorge, de reprendre son souffle. Ce mot est court et ne ressemble pas aux autres; isolé, il se dresse et me sidère. Serait-ce du russe ? BREF. C'est le seul mot que je garde des séances dédiées à la comtesse de Ségur.
Lire ne sert à rien. Moi ce que je veux, c'est écrire. "
 Agnès Desarthe, Comment j'ai appris à lire, ch. Comment tout a (mal) commencé.

17.3.14

Rêve : quand Agnès Desarthe fait la nique à Murakami



"Mes flocons de chapelure dorée sont prêts, j'y roule le poisson à peine enduit de blanc d'œuf et ça marche : au bout de quatre passages dans l'assiette emplie de pépites, il est parfaitement déguisé, parfaitement méconnaissable en tant que filet de lotte, et parfaitement reconnaissable en tant que poisson pané. Lorsque je le dépose dans l'assiette de Paul Mc Cartney, celui-ci pousse un hurlement de joie et, sans doute pour me remercier, se met à chanter Norwegian Wood. Tous chantent avec lui. Même Yoko Ono. Les guitares et les autres instruments jouent, quelque part en coulisse. C'est tellement beau. Je pleure. Je pleure parce que c'est la chanson que jouait le tourne-disque la première fois que j'ai fait l'amour.
Je m'en souviens très bien : j'étais par terre, sur le dos. Cela faisait des mois et des mois que l'envie montait. Je riais, pas à cause de l'étrangeté pas à cause de la honte (je n'en ressantais aucune), pas à cause de la gêne. J'avais envie de rire à cause du bonheur de la découverte, de l'ivresse de ce que je croyais avoir inventé. J'ai pensé à Archimède et à Coernic. J'ai pensé à Newton et Einstein. J'ai pensé à Galilée. Au fond de moi, comme dans l'univers ce gisement, comme l'attraction universelle, en moi, comme dans la terre, ces ressources intarissables d'énergie. Pourquoi ne m'en avait-on pas parlé plus tôt ? Comment avais-je pu ne pas m'en douter ? Et c'était gratuit ? Et c'était pour tout le monde ? Et c'était facile, comme ça ? Si facile ? Je n'ai pas pensé que je ne prenais pas la pilule, que le garçon n'avait pas mis de préservatif, que je risquais de tomber enceinte ou d'attraper je ne sais quoi. J'ai pensé c'est dingue. Et pendant ce temps-là, les Beatles chantaient Norwegian Wood."
Mangez-moi. Agnès Desarthe

28.1.14

Une autre Schmelele

"Les jours passèrent. Ils passèrent, et chaque matin, Fredelle s'éveillait émerveillée de ne s'être pas noyée dans son chagrin. Elle sautait du lit, comme les héroïnes de ses livres d'enfants, faisiat un grand feu dans la cheminée et constatait, en mangeant ses tartines, que le niveau de tristesse avait encore baissé."
Agnès Desharte, Le principe de Frédelle, ch.21

27.1.14

Vaisselle

"Le père de ma mère, quand il était encore au camp de Drancy, a réussi à lui envoyer un cadeau. Je ne sais pas par quelle entremise, par quelle poste, grâce à quelle complicité.
J'ai longtemps pensé que ce cadeau venait d'Auschwitz, mais en grandissant, j'ai compris que c'était impossible. Quoi qu'il en soit, c'était un présent de l'au-delà. Une assiette en étain, ou en aluminium - sans doute celle dans laquelle il mangeait-, au fond de laquelle il a gravé un dessin à l'aide d'une pointe. S'agit-il de Mickey la souris ou de Félix le chat ? Je ne sais plus. Je n'ai vu cet objet qu'une fois, il y a fort longtemps. Je crois qu'il est écrit, sous le personnage remarquablement dessiné, "à Joujou pour ses cinq ans", avec la date, 11 février 1942, en dessous. Après ça, mon grand-père a bu sa soupe sans un gobelet, dans ses mains, je ne sais pas. Il avait pensé à sa petite fille aux boucles blondes, aux yeux verts, aux joues rebondies, son ravissant bébé, et il s'était demandé comment lui faire plaisir, avec rien.
On ne peut pas regarder cette assiette. Elle a un pouvoir infini. On la sort de l'armoire et on pleure."
Agnès Desarthe, Le remplaçant. ed. de l'Olivier.