Une bibliothèque de quartier. Un quartier populaire, très populaire, un ancien quartier ouvrier devenu classé REP.
Dans cette bibliothèque municipale, un Club de Lecture animé par la jeune bibliothécaire municipale aussi.
Une semaine de septembre. Une journée de grève des enseignants. Une journée de grève des lycéens. Une semaine de lutte contre l’illettrisme. Une journée d’atelier dans le cadre de cette semaine. Une journée d’atelier dans le cadre du Club de Lecture. Rien de plus normal. Rien de plus banal.
Un quart d’heure avant, la bibliothèque est fermée. En fait la bibliothèque est fermée au public ce matin. La semaine de l’illettrisme, pour un atelier sur l’illettrisme, l’activité semble réservée au Club de Lecture. Pourquoi pas ?
Pour attendre, un petit café dans un café. Un café de quartier. Un café qui semble dater du temps où le quartier était ouvrier. La patronne, un peu revêche au départ, s’attendrit et plaisante. Un petit attroupement devant la bibliothèque. Une dame à chapeau de paille. Une dame à tailleur. Le groupe s’agrandit. Dans les activités culturelles que je fréquente, à travers le temps, j’ai presque toujours été la plus jeune. Le problème est que j’ai à présent 66 ans, et que c’est toujours le cas.
Le groupe, accueilli par une charmante et jeune bibliothécaire, s’installe comme en terrain conquis. Installe la table, le café, les petits gâteaux. Il est évident que personne n’habite le quartier. Je vais pour m’asseoir mais une femme m’indique sèchement que ces chaises sont réservées aux animateurs. «Ça tombe bien » répondis-je, j’en suis un aujourd’hui », ce qui donne droit à un bredouillement. Autour de la table, personne ne nous « calcule ».
Puis la bibliothécaire prend la parole, présente succinctement l’emploi du temps , notre intitulé d’atelier de lecture et d’écriture, et nous nomme.
Une femme, que je verrai très vite comme la femelle Alpha, aboie très sèchement au bout de la table. Avant de commencer, elle DOIT exprimer son profond mécontentement. Cet atelier que nous proposons, il leur est imposé, sans leur avis, sans leur information, ce qu’elle n’accepte pas. La jeune femme répond qu’il s’agit d’une activité officielle de la ville dans le cadre de la semaine officielle de l’illettrisme, qu’elle se tient sur inscription obligatoire, et que sur le formulaire d’inscription tout était clairement indiqué. Mais non, Alpha dit ne pas s’être inscrite, ne s’est jamais inscrite et n’a pas l’intention de le faire, donc elle n'est pas informée mais ce n’est pas normal, c’est inacceptable, et le groupe n’est pas du tout, du tout, content.
Ma première fois : C. on s’en va ?
C. prend la parole. « Pourrait-on essayer ? »Mais Alpha réattaque sous un flot de questions : vous êtes qui ? mais encore ? quelle activité ? prof de quoi ? dans quelle école ? combien de temps ? quelle association ? au nom de quoi ? Un auditeur propose d’aller chercher une lampe pour améliorer l’interrogatoire, ce sera le seul trait d’humour de la séance. Quand C. annonce qu’il est Docteur en Sciences du langage, les questions stoppent et, heureusement, on ne passe pas à moi …
C. tente d’introduire l’activité. Il parle de textes courts qui permettent mieux l’accès à la langue et parle de poésie comme support privilégié. Alpha entérine en donnant son titre, professeur de FLE, et que oui, pour les illettrés des textes courts c’est très bien, dans des collections dédiées, pour qu’ils puissent lire.( Elle confond tout, lecture et pratique de la langue …). Mais la poésie certainement pas. C’est bien trop difficile. Un grand professeur lui aussi docteur MAIS très connu, elle l’a vu à la télé, a fait un discours où il expliquait que la poésie à l’Ecole, dans l’enseignement en général, ça ne sert à rien, que du temps perdu.
Une autre renchérit alors : surtout en maternelle. Pas de poésie à l’école élémentaire, les enfants ne sont pas prêts du tout, ça déforme leur esprit. Ils disent que le soleil est bleu alors qu’on devrait leur apprendre que le soleil est jaune, l’école est faite pour ça.
Je bous. J’interviens : « 44 ans d’enseignement en maternelle pour entendre que la poésie n’est pas faite pour les enfants, je ne croyais jamais entendre ça de ma vie » sans préciser ETdans une bibliothèque, sans préciser ET au sein d’un Club de Lecture.
Enfants, illettrés, même combat, trop débiles pour la pureté de notre langue. J’avais de plus en plus l’impression d’être dans une réunion de l’Action Française, allez savoir pourquoi …
Ma deuxième fois : C. on s’en va ?
C’est ensuivi entre les membres du club un échange riche de démolition systématique de l’utilisation d’une langue riche et belle pour des catégories qui n’en sont pas capables. « Apollinaire, mais vous n’y pensez pas ? » (j’avais sur ma fiche à lire : le mai le joli mai en barque sur le Rhin Des dames regardaient du haut de la montagne)
Ma troisième fois : C. dit : « on s’en va ! »
Une invitation pour notre atelier prochain au même endroit mais pas pendant le club de lecture (hallelluia) est faite par la bibliothécaire. Je précise tout fort qu’il n’y aura pas d’interrogatoire, pas de curriculum vitae à donner, pas de titre à énumérer, il ne suffit que de venir et partager ensemble. Une femme exprime des excuses de nous avoir fait déplacer pour rien (ce sur quoi Alpha énonce que ces excuses ne sont valables que pour celle qui les a exprimées, et non pour le groupe).
Je pense qu’ils ont du échanger autour de leur pile de livres, empruntés à la Bibliothèque, commandés par la jeune bibliothécaire et payés avec mes impôts. Je me demande bien quels titres ils ont choisis. Je les vois s’occupant peut-être parfois des usagers ordinaires qui fréquentent cette bibliothèque quand elle est ouverte, et je pense à la chanson de Jacques Brel :
« Pour faire une bonne dame patronnesse
C´est qu´il faut faire très attention
A ne pas se laisser voler ses pauvresses
C´est qu´on serait sans situation
(…)Pour faire une bonne dame patronnesse, Mesdames
Tricotez tout en couleur caca d´oie
Ce qui permet le dimanche à la grand-messe
De reconnaître ses pauvres à soi »


