"En fait, c'est un ours plutôt petit. A peu près de la même taille que toi, Sara. Et il a un caractère assez discret. Et il n'aime pas les musiques violentes, comme le punk ou le hard rock. Il n'écoute que du Schubert, tout seul. "
Galette au miel, MURAKAMI Haruki, chapitre 1, ed.Belfond
Une bibliothèque de quartier. Un quartier populaire, très populaire, un ancien quartier ouvrier devenu classé REP.
Dans cette bibliothèque municipale, un Club de Lecture animé par la jeune bibliothécaire municipale aussi.
Une semaine de septembre. Une journée de grève des enseignants. Une journée de grève des lycéens. Une semaine de lutte contre l’illettrisme. Une journée d’atelier dans le cadre de cette semaine. Une journée d’atelier dans le cadre du Club de Lecture. Rien de plus normal. Rien de plus banal.
Un quart d’heure avant, la bibliothèque est fermée. En fait la bibliothèque est fermée au public ce matin. La semaine de l’illettrisme, pour un atelier sur l’illettrisme, l’activité semble réservée au Club de Lecture. Pourquoi pas ?
Pour attendre, un petit café dans un café. Un café de quartier. Un café qui semble dater du temps où le quartier était ouvrier. La patronne, un peu revêche au départ, s’attendrit et plaisante. Un petit attroupement devant la bibliothèque. Une dame à chapeau de paille. Une dame à tailleur. Le groupe s’agrandit. Dans les activités culturelles que je fréquente, à travers le temps, j’ai presque toujours été la plus jeune. Le problème est que j’ai à présent 66 ans, et que c’est toujours le cas.
Le groupe, accueilli par une charmante et jeune bibliothécaire, s’installe comme en terrain conquis. Installe la table, le café, les petits gâteaux. Il est évident que personne n’habite le quartier. Je vais pour m’asseoir mais une femme m’indique sèchement que ces chaises sont réservées aux animateurs. «Ça tombe bien » répondis-je, j’en suis un aujourd’hui », ce qui donne droit à un bredouillement. Autour de la table, personne ne nous « calcule ».
Puis la bibliothécaire prend la parole, présente succinctement l’emploi du temps , notre intitulé d’atelier de lecture et d’écriture, et nous nomme.
Une femme, que je verrai très vite comme la femelle Alpha, aboie très sèchement au bout de la table. Avant de commencer, elle DOIT exprimer son profond mécontentement. Cet atelier que nous proposons, il leur est imposé, sans leur avis, sans leur information, ce qu’elle n’accepte pas. La jeune femme répond qu’il s’agit d’une activité officielle de la ville dans le cadre de la semaine officielle de l’illettrisme, qu’elle se tient sur inscription obligatoire, et que sur le formulaire d’inscription tout était clairement indiqué. Mais non, Alpha dit ne pas s’être inscrite, ne s’est jamais inscrite et n’a pas l’intention de le faire, donc elle n'est pas informée mais ce n’est pas normal, c’est inacceptable, et le groupe n’est pas du tout, du tout, content.
Ma première fois : C. on s’en va ?
C. prend la parole. « Pourrait-on essayer ? »Mais Alpha réattaque sous un flot de questions : vous êtes qui ? mais encore ? quelle activité ? prof de quoi ? dans quelle école ? combien de temps ? quelle association ? au nom de quoi ? Un auditeur propose d’aller chercher une lampe pour améliorer l’interrogatoire, ce sera le seul trait d’humour de la séance. Quand C. annonce qu’il est Docteur en Sciences du langage, les questions stoppent et, heureusement, on ne passe pas à moi …
C. tente d’introduire l’activité. Il parle de textes courts qui permettent mieux l’accès à la langue et parle de poésie comme support privilégié. Alpha entérine en donnant son titre, professeur de FLE, et que oui, pour les illettrés des textes courts c’est très bien, dans des collections dédiées, pour qu’ils puissent lire.( Elle confond tout, lecture et pratique de la langue …). Mais la poésie certainement pas. C’est bien trop difficile. Un grand professeur lui aussi docteur MAIS très connu, elle l’a vu à la télé, a fait un discours où il expliquait que la poésie à l’Ecole, dans l’enseignement en général, ça ne sert à rien, que du temps perdu.
Une autre renchérit alors : surtout en maternelle. Pas de poésie à l’école élémentaire, les enfants ne sont pas prêts du tout, ça déforme leur esprit. Ils disent que le soleil est bleu alors qu’on devrait leur apprendre que le soleil est jaune, l’école est faite pour ça.
Je bous. J’interviens : « 44 ans d’enseignement en maternelle pour entendre que la poésie n’est pas faite pour les enfants, je ne croyais jamais entendre ça de ma vie » sans préciser ETdans une bibliothèque, sans préciser ET au sein d’un Club de Lecture.
Enfants, illettrés, même combat, trop débiles pour la pureté de notre langue. J’avais de plus en plus l’impression d’être dans une réunion de l’Action Française, allez savoir pourquoi …
Ma deuxième fois : C. on s’en va ?
C’est ensuivi entre les membres du club un échange riche de démolition systématique de l’utilisation d’une langue riche et belle pour des catégories qui n’en sont pas capables. « Apollinaire, mais vous n’y pensez pas ? » (j’avais sur ma fiche à lire : le mai le joli mai en barque sur le Rhin Des dames regardaient du haut de la montagne)
Ma troisième fois : C. dit : « on s’en va ! »
Une invitation pour notre atelier prochain au même endroit mais pas pendant le club de lecture (hallelluia) est faite par la bibliothécaire. Je précise tout fort qu’il n’y aura pas d’interrogatoire, pas de curriculum vitae à donner, pas de titre à énumérer, il ne suffit que de venir et partager ensemble. Une femme exprime des excuses de nous avoir fait déplacer pour rien (ce sur quoi Alpha énonce que ces excuses ne sont valables que pour celle qui les a exprimées, et non pour le groupe).
Je pense qu’ils ont du échanger autour de leur pile de livres, empruntés à la Bibliothèque, commandés par la jeune bibliothécaire et payés avec mes impôts. Je me demande bien quels titres ils ont choisis. Je les vois s’occupant peut-être parfois des usagers ordinaires qui fréquentent cette bibliothèque quand elle est ouverte, et je pense à la chanson de Jacques Brel :
« Pour faire une bonne dame patronnesse
C´est qu´il faut faire très attention
A ne pas se laisser voler ses pauvresses
C´est qu´on serait sans situation
(…)Pour faire une bonne dame patronnesse, Mesdames
Cette semaine, c'est la parasha Nitsavim, qui contient ce verset célèbre, et qui m'incite à écrire enfin ce qui est dans ma tête depuis des semaines, des mois même je puis le dire. Car chaque matin je prononce les versets du réveil
Modé ani léfanekha melekh ‘haï vekayam, ché-hé-’hézarta bi nichmati be’hemla, raba émounatékha.
Je Te remercie, ô roi vivant et éternel, de m’avoir restitué mon âme avec miséricorde ; grande est Ta fidélité.
Chaque matin. Et chaque matin, je m'y efforce, car je ne suis pas sincère. Peut-on continuer à faire une prière si l'on n'est pas sincère. Bon sujet de discussion. Y compris avec moi-même, qui n'ai aucune envie de remercier. Aucune. J'ai appris que nombre d'hypertendus meurent tranquillement entre 6h et 8h du matin, à la reprise d'activité du corps après le repos nocturne. L'Ange de la Mort leur donne une fin tranquille, et dans sa générosité il permet de se défiler de la première prière du matin.
Hier, j'ai profité du dernier jour de beau temps de la semaine pour programmer une "chasse aux asperges sauvages". J'ai pris la ligne 15 jusqu'à l'arrêt au nom qui fait rêver : "les escaliers de verre". Les escaliers ne sont pas en verre mais en béton, avec des rampes imitant des lianes. On y grimpe pour arriver sur les flancs du mont Boron qui regorgent de petites asperges printanières. Mais en ce moment, il y a aussi des tapis entiers de freesias sauvages, odorantes, petites étoiles blanches au milieu du vert prairie du au printemps si pluvieux. J'y ai découvert une terrasse aire de taichi avec vue sur la rade, toute embaumée du parfum des freesias. Certain vilain ces temps-ci m'a rappelé le souvenir de ma mère, "et ses tentatives de suicide, sa chaise longue où elle s’était condamnée à perpétuité à l’immobilité". Ce n'est pourtant pas ainsi qu'elle reste dans mon cœur. Mais ici, au cœur du printemps. Si j'étais rédactrice du Talmud, j'y rajouterai que ma mère aura part au monde futur. Non pas parce qu'elle fut une fervente croyante. Mais parce qu'elle m'a appris à ramasser les asperges sauvages. Ce petit bonheur qu'elle m'a laissée pour toujours peut vous sembler dérisoire, il fait pourtant partie de ses mérites qui ont construit celle que je suis devenue. Dans mon enfance, nous allions chaque printemps ramasser les asperges dès qu'elles dressaient leur pointe. Je ne sais pas quel âge j'avais à mes débuts, mais je n'étais pas autonome, je ne savais pas les trouver (en cherchant par exemple un asparagus plante d'où la nouvelle pousse sortait); et comme toute enfant, en étais bien marrie; aussi ma mère avait mis en place un stratagème très efficace, elle "sentait l'odeur d'une asperge" tout près d'elle, et du coup, je pouvais la découvrir et la cueillir. J'étais transportée de bonheur. Et plus encore, je me souviens avoir prononcé les mots fièrement, quand avec l'expérience je les trouvais seules, "celle-là tu ne l'as pas sentie !". Je ne sais si c'est ce bonheur qui me saisit encore aujourd'hui quand je pars en chasse. Alors que dans la vie je suis très myope, il est très rare que j'en rate une lors de ma collecte. Certainement par le rayonnement de l'odorat de ma mère.
Dernier jour d'une drôle d'année. Il s'est passé tellement de choses mondialement et chez moi que je n'arrive pas à en faire un bilan véritable. En tout cas, j'ai bien affronté les (sacrées) tempêtes et ça, c'est déjà une véritable bataille gagnée. Pour maintenir le cap, quelques résolutions inévitables pour 2026. Ainsi, j'ai révisé mon carnet d'adresses : des personnes dont la ligne est vierge, inusitée, depuis des années, ou depuis peu, pas de mon fait bien sûr ; c'est une des choses qui m'affectent le plus mais effectivement, c'est mieux d'appuyer sur "remove". Aller de l'avant, passer à autre chose.
L'amour dure 3(0) ans comme dirait l'autre, presque. Ce fut la durée de mon premier mariage, pas si mal si on y pense. Pour le deuxième j'ai encore du temps lol. Ce fut aussi la durée de l'amour filial. J'ai pu enfin me faire à l'idée, c'est ainsi et qu'y faire ? Après avoir bataillé, fait des essais et sans doute des erreurs, je renonce. Dans l'imaginaire des êtres humains, ce n'est pas possible, mais pourtant dans la réalité c'est ainsi pour certains. J'ai décidé de redevenir "nullipare" (ne vous inquiétez pas, hier encore je ne connaissais pas ce mot moi non plus). Que dire sinon être lucide ? Il y a aussi l'usure du temps, à force de mordre ses lèvres, de verser des larmes, de stocker sa peine, le cœur s'use aussi. Je repense toujours à la chanson de Ferré tellement vraie "Le cœur, quand ça bat plus /C'est pas la peine d'aller chercher plus loin/Faut laisser faire, et c'est très bien" "Avec le temps, va, tout s'en va/On oublie les passions et l'on oublie les voix/Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens/Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid. " Le monde est fait de parents et d'enfants, Charlotte Gainsbourg a des parents, Guy Georges aussi. Parfois ça marche, parfois non, et peut-être aussi parfois ça n'en vaut pas le coup.
En tout cas, en 2025, ce fut la fin de ma famille : je n'ai plus d'ascendants depuis longtemps, et cette année j'ai perdu mon frère et ma belle-sœur sans en avoir eu connaissance, et c'est dans ma tête comme s'ils n'étaient pas vraiment morts, seulement "portés disparus" dans le silence complice des survivants. Je redeviens nullipare. J'ai perdu aussi des proches vivants, qui se sont perdus tout seuls avec l'assèchement du cœur et la non empathie. Par fatalité, ils ont disparu de mon répertoire.
Il reste les autres, les compagnons de cœur, et c'est très bien ainsi. Nous allons traverser ensemble 2026 en nous blottissant pour nous tenir chaud, et en vivant toujours de nouvelles aventures. La vie sera digne d'être vécue aussi en 2026. On la prendra au pas, au trot ou au galop, la nouvelle année du cheval ...
"je crois qu'en devenant parent on s'embarque pour une sorte de naufrage annoncé. Si ce n'est pas à cause de la houle, ce sera à cause d'autre chose, du vent, d'une mauvaise rencontre. Ca me parait si compliqué que malgré tous nos efforts, toute l'attention qu'on y met, on finit tôt ou tard par tomber à l'eau. " L'île des battements de cœur, Laura Imai Messina, p194, ed. 10-18
"La vie est une succession de naufrages. L'île où nous accostons, l'état de notre bateau ou de notre radeau de fortune, nos bras, le seul objet conservé de notre vie passée : tout prend de l'importance. Parce qu'à notre arrivée sur la plage, quelle que soit l'existence qui l'a précédée, tour se transforme en souvenir. Quelle que soit la somme de nos douleurs, il arrive que la vie recommence à zéro. " L'île des battements de cœur, Laura Imai Messina, p37, ed. 10-18