Affichage des articles dont le libellé est souvenirs de petite bouche. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est souvenirs de petite bouche. Afficher tous les articles

15.3.26

Le souvenir des belles choses: l'odeur des asperges sauvages

 Hier, j'ai profité du dernier jour de beau temps de la semaine pour programmer une "chasse aux asperges sauvages". J'ai pris la ligne 15 jusqu'à l'arrêt au nom qui fait rêver : "les escaliers de verre". Les escaliers ne sont pas en verre mais en béton, avec des rampes imitant des lianes. On y grimpe pour arriver sur les flancs du mont Boron qui regorgent de petites asperges printanières. Mais en ce moment, il y a aussi des tapis entiers de freesias sauvages, odorantes, petites étoiles blanches au milieu du vert prairie du au printemps si pluvieux. J'y ai découvert une terrasse aire de taichi avec vue sur la rade, toute embaumée du parfum des freesias.
Certain vilain ces temps-ci m'a rappelé le souvenir de ma mère, "et ses tentatives de suicide, sa chaise longue où elle s’était condamnée à perpétuité à l’immobilité". Ce n'est pourtant pas ainsi qu'elle reste dans mon cœur. Mais ici, au cœur du printemps. Si j'étais rédactrice du Talmud, j'y rajouterai que ma mère aura part au monde futur. Non pas parce qu'elle fut une fervente croyante. Mais parce qu'elle m'a appris à ramasser les asperges sauvages. Ce petit bonheur qu'elle m'a laissée pour toujours peut vous sembler dérisoire, il fait pourtant partie de ses mérites qui ont construit celle que je suis devenue. Dans mon enfance, nous allions chaque printemps ramasser les asperges dès qu'elles dressaient leur pointe. Je ne sais pas quel âge j'avais à mes débuts, mais je n'étais pas autonome, je ne savais pas les trouver (en cherchant par exemple un asparagus plante d'où la nouvelle pousse sortait); et comme toute enfant, en étais bien marrie; aussi ma mère avait mis en place un stratagème très efficace, elle "sentait l'odeur d'une asperge" tout près d'elle, et du coup, je pouvais la découvrir et la cueillir. J'étais transportée de bonheur. Et plus encore, je me souviens avoir prononcé les mots fièrement, quand avec l'expérience je les trouvais seules, "celle-là tu ne l'as pas sentie !". Je ne sais si c'est ce bonheur qui me saisit encore aujourd'hui quand je pars en chasse. Alors que dans la vie je suis très myope, il est très rare que j'en rate une lors de ma collecte. Certainement par le rayonnement de l'odorat de ma mère. 





9.2.15

Mes notes de chevet (113) : relais

"Les relais de Nashiwara, de Higure, de Mochizuke, de Noguchi, de Yama. Je me rappelais avoir entendu raconter, au sujet de ce dernier, des faits intéressants, et, comme il s'en est produit d'autres, il est curieux d'en réunir les récits."
Sei Shônagon, Notes de Chevet

Mochizuke, Hiroshige
Mes notes de chevet :
Des relais, j'en connus, dans l'enfance, du temps sans autoroute, quand les voyages étaient longs, et qu'il fallait faire des pauses, se restaurer plutôt lentement que vite, toujours aux mêmes endroits pour ne pas déroger à la traduction. J'obéis à Sei et en réunit deux récits de petites bouches, dont un inédit.


Nationale 7.

Quand j'étais petite, l'autoroute n'existait que sur de brefs tronçons. Lorsqu'on partait pour un long voyage en voiture, il fallait se lever de bonne heure, tout endormi. Tout au long du chemin, on suivait des camions, on traversait des villages. Il y en avait un, loin de chez nous (au moins cent kilomètres) qui avait un nom très long : il s'appelait Saint Maximin la Sainte Baume. Quand on le traversait, on s'arrêtait sur la place du village, sur le parking, sous les platanes. Le bar était le long de la nationale 7, juste à côté. C'est là que nous prenions le petit déjeuner. Nous nous asseyions à une table recouverte par une toile cirée, sur de vieilles chaises en bois toutes rondes. Le café était très sombre, des coupes brillaient sur une étagère. Mon père commandait un thé, ma mère un café, mon frère un chocolat et moi un café au lait. Comme à la maison. Le patron sortait du café, traversait la rue, rentrait dans la boulangerie, et nous ramenait deux croissants tous chauds pour chacun, qu'il posait dans une petite corbeille en osier. Ils étaient très très bons, tout chauds, fondants sous la langue. J'attaquais le premier croissant par le milieu, là où il est le plus tendre, dans la carapace du crabe, et je le laissais fondre sous la langue. Je fourrai le deuxième avec du beurre tout ramolli dans une minuscule plaquette dorée. Il y avait aussi de la confiture, ce n'était pas un bocal qui tirait la langue mais une petite barquette en aluminium, et il n'y en avait qu'un tout petit peu.
Il y a toujours eu des croissants dans les boulangeries mais avant, c'était un produit de luxe. On n'en mangeait que dans les grandes occasions, pour un anniversaire, ou en vacances quand on prenait son petit déjeuner dans un café. Ils n'étaient chauds que le matin, car le boulanger se levait très tôt pour les fabriquer, et après il allait se coucher. Le croissant, c'était un aliment du matin, comme la soupe en est un du soir. Je n'en mangeais jamais à un autre moment de la journée, ça ne me serait même pas venu à l'idée !
Un jour, il y a eu de plus en plus d'autoroutes. On n'avait plus besoin de se lever très tôt, tout endormi. Sur la nôtre, un peu avant l'échangeur, il y avait un grand panneau : visitez Saint Maximin la Sainte Baume et son abbaye romane. Moi, je ne connaissais pas l'abbaye romane, mais je regrettais bien de ne pas en prendre la sortie vers la place et les platanes.
Une seule fois, j'ai dérogé à la règle matinale des croissants: dans un restaurant d'un petit village de l'Aveyron, j'en ai mangé fourré comme un croque-monsieur, passé au four avec du jambon et du gruyère; c'était étrange et délicieux. Mais c'était quand même beaucoup moins bon qu'au petit déjeuner dans un café tout sombre avec des coupes brillantes.

Nationale 7 (deux)

Sur la Nationale 7, plus loin, beaucoup plus loin, il est parfois midi. Et midi c'est l'heure du repas de midi. A cette époque, il y avait des restaurants au bord des routes avec de grands parkings, pour les routiers, et c'est ainsi que ces restaurants s'appelaient. Le nôtre, même si nous n'avions pas un 9 tonnes, était à Sénas. Il y avait beaucoup de monde, beaucoup de tables très serrées, du bruit, de l'agitation, et un seul plat, sans doute : du steak et des frites. Et c'est ce que l'on mangeait, bien avant MacDo, sans cadeau, mais dans ce monde étrange et fascinant d'hommes qui parlaient fort et dans toutes les langues. Je ne me souviens pas du steak, seulement du goût exceptionnel des frites, des frites longues et fondantes. Leur taille surtout faisait la différence avec celles de ma mère. A cause de Sénas et à cause de ma mère, je me sens totalement incapable de cuisiner des frites, je suis persuadée que je ne réussirai pas aussi bien. Aussi je les mange toujours dehors, au restaurant, chez moi jamais il ne me viendrait à l'idée d'en cuisiner. 

28.11.08

souvenirs de petite bouche, le retour !

correctif : mon texte, confiture, extrait de souvenirs de petite bouche, était passé en moulin @ paroles de Christian Jacomino.
 Mais quand le site a déménagé, mon texte n'a plus apparu au catalogue
:-(
J'ai gardé cette page, à cause des commentaires : et oui, j'avais des fans quand même !

20.6.06

Souvenirs de petite bouche, 8

illustration de Claire Cour Salade de fruits. "Salade de fruits, jolie, jolie, jolie, tu plais à mon père, tu plais à ma mère..." chantait Bourvil. Aimes-tu la salade de fruits ? Quelle question bête : tout le monde aime la salade de fruits ! C'est le dessert le plus fréquent pour les repas de fête. On en mange partout, dans toutes les familles. Mais hélas, moi, je déteste la salade de fruits ! Quand j'étais petite, je n'aimais aucun fruit, sauf les fraises à la chantilly. Je n'en mangeais jamais. Mon père, lui, les adorait, et à la fin du repas il en mangeait goulûment : le jus dégoulinait le long de son menton lorsqu'avec force bruit il avalait le dernier quartier en enfonçant les pelures dans le pot de yaourt vide. Quand, rarement, il venait des invités, il ne fallait pas mettre les coudes sur la table et il fallait manger de tout pour montrer qu'on était des enfants bien élevés. Il fallait manger les hors d'œuvres, le gigot sanguinolant aux haricots verts, du fromage et le dessert : de la salade de fruits. C'était un vrai supplice : je transpirais beaucoup, l'estomac serré, cuillerée après cuillerée, chaque fruit flottant dans un jus épais, les yeux suppliants tournés vers mes parents impassibles. Depuis, j'ai appris à aimer tous les fruits : pêches, abricots, poires, font le régal de mes desserts. Mais je reste toujours écœurée en débarrassant les épluchures et noyaux dans les pots de yaourts. Et je n'aime toujours pas la salade de fruits. Quand je mange hors de chez moi, dès les hors-d'œuvre, je suis inquiète. Comme je suis grande et que j'ai été bien élevée, je ne mets pas les coudes sur la table et je mange de tout. Mais l'horrible dessert arrive presque toujours. Alors, j'ai trouvé une ruse de sioux : je mange d'abord toutes les pommes, puis toutes les bananes, puis toutes les oranges, scrupuleusement en me disant : «non, ce n'est pas de la salade de fruit, c'est de la pêche; non, ce n'est pas de la salade de fruit, c'est de la pomme; non, ce n'est pas de la salade de fruit, c'est de la banane...» jusqu'au bout. Ou presque : je laisse la soupe épaisse des jus au fond du ramequin, en disant à la maîtresse de maison: «c'était vraiment délicieux !»

13.6.06

souvenirs de petite bouche, 7


illustration de Claire Cour

Nationale 7.

Quand j'étais petite, l'autoroute n'existait que sur de brefs tronçons. Lorsqu'on partait pour un long voyage en voiture, il fallait se lever de bonne heure, tout endormi. Tout au long du chemin, on suivait des camions, on traversait des villages. Il y en avait un, loin de chez nous (au moins cent kilomètres) qui avait un nom très long : il s'appelait Saint Maximin la Sainte Baume. Quand on le traversait, on s'arrêtait sur la place du village, sur le parking, sous les platanes. Le bar était le long de la nationale 7, juste à côté. C'est là que nous prenions le petit déjeuner. Nous nous asseyions à une table recouverte par une toile cirée, sur de vieilles chaises en bois toutes rondes. Le café était très sombre, des coupes brillaient sur une étagère. Mon père commandait un thé, ma mère un café, mon frère un chocolat et moi un café au lait. Comme à la maison. Le patron sortait du café, traversait la rue, rentrait dans la boulangerie, et nous ramenait deux croissants tous chauds pour chacun, qu'il posait dans une petite corbeille en osier. Ils étaient très très bons, tout chauds, fondants sous la langue. J'attaquais le premier croissant par le milieu, là où il est le plus tendre, dans la carapace du crabe, et je le laissais fondre sous la langue. Je fourrai le deuxième avec du beurre tout ramolli dans une minuscule plaquette dorée. Il y avait aussi de la confiture, ce n'était pas un bocal qui tirait la langue mais une petite barquette en aluminium, et il n'y en avait qu'un tout petit peu.
Il y a toujours eu des croissants dans les boulangeries mais avant, c'était un produit de luxe. On n'en mangeait que dans les grandes occasions, pour un anniversaire, ou en vacances quand on prenait son petit déjeuner dans un café. Ils n'étaient chauds que le matin, car le boulanger se levait très tôt pour les fabriquer, et après il allait se coucher. Le croissant, c'était un aliment du matin, comme la soupe en est un du soir. Je n'en mangeais jamais à un autre moment de la journée, ça ne me serait même pas venu à l'idée !
Un jour, il y a eu de plus en plus d'autoroutes. On n'avait plus besoin de se lever très tôt, tout endormi. Sur la nôtre, un peu avant l'échangeur, il y avait un grand panneau : visitez Saint Maximin la Sainte Baume et son abbaye romane. Moi, je ne connaissais pas l'abbaye romane, mais je regrettais bien de ne pas en prendre la sortie vers la place et les platanes.
Une seule fois, j'ai dérogé à la règle matinale des croissants: dans un restaurant d'un petit village de l'Aveyron, j'en ai mangé fourré comme un croque-monsieur, passé au four avec du jambon et du gruyère; c'était étrange et délicieux. Mais c'était quand même beaucoup moins bon qu'au petit déjeuner dans un café tout sombre avec des coupes brillantes.

7.6.06

souvenirs de petite bouche, 6


Purée.

Pour moi, la purée, ce n'était pas fait à partir d'un grand sachet d'aluminium à délayer dans de l'eau ou du lait. Ma maman prenait des pommes de terre vieilles et pleines de terre. Il fallait d'abord leur arracher les yeux, puis leur faire la peau avec un couteau magique, le couteau économe: cet outil ne ressemble ni à un couteau ni à rien du tout d'autre qu'à un couteau économe. Ma maman taillait les crayons avec, et ça leur faisait une drôle de mine, pas du tout pointue mais costaud, et le bois du crayon se dressait comme un petit tronc d'arbre ! Avec la languette, on pouvait aussi râper du chocolat sur les tartines beurrées, et faire des copeaux tout noirs comme sur les biscuits Papous. On enlevait aussi très facilement la peau des pommes de terre, et c'était d'ailleurs le deuxième nom du couteau. "Couteau-éplucheur de pommes de terre" était-il écrit dans le catalogue Manufrance. Même moi j'avais le droit de m'en servir; chaque fois que je le faisais, j'essayais de battre mon record de la plus longue épluchure. Quand les pommes de terre étaient toutes nues et bien propres, on les faisait bouillir dans une casserole et on attendait au moins vingt minutes. Puis Maman prenait un autre instrument magique qu'elle posait au dessus de la casserole vide : il s'appelait " presse-purée " dans le catalogue Manufrance. C'était comme un moulin dans lequel on jetait les pommes de terre; on tournait la grande poignée rouge et elles passaient sous une grande pièce de fer oblique qui les écrasait. Il fallait beaucoup de force. Sous le presse-purée, il y avait des dizaines de minuscules brins de purée qui tombaient dans la casserole. Ca ressemblait un peu au soleil cœur d'artichaut de la salle à manger de ma marraine. Il était difficile de broyer entièrement toutes les patates, il en restait toujours un tout petit peu, dans les coins, sous la lame. Pendant que ma maman mélangeait la purée en rajoutant lait, beurre, œuf et gruyère, je m'occupais de "nettoyer" le presse-purée : avec une petite cuillère, je râclais dans tous les recoins et je me délectais des petits morceaux de pomme de terre bouillie qui étaient restés collés aux parois.
Comme pour le Grand Bleu, il existait une version courte. Pendant le repas, avec toute sa poigne, Maman écrasait une pomme de terre bouillie avec une fouchette. C'était plus difficile d'y dessiner des rails mais on pouvait y écraser dans leur jus les petits pois frais ronds comme des balles pas tout à fait finies d'être gonflées.

29.5.06

Souvenirs de petite bouche, 5


illustration de Claire Cour

Pschitt orange.

Quand nous partions en vacances avec mes parents, nous allions toujours loin de Nice. Il faisait chaud, très chaud, parce que c'était l'été. Quand la chaleur était trop forte pour supporter plus longtemps la voiture, mon père décidait de faire une halte et d'aller prendre un verre. Nous nous installions à la terrasse d'un café, et nous appelions le garçon. Alors, naissait en moi une grande espérance mêlée d'une petite angoisse sourde. Aujourd'hui, j'ai beau chercher, je ne me souviens pas de ce que commandait mon père, ma mère ou mon frère. Mais, moi, je posais toujours la même question. Bien souvent, hélas, la réponse était négative, et il fallait se contenter d'un Orangina. Mais, de temps à autre, le miracle se produisait : le serveur apportait pour moi une bouteille trapue contenant une boisson de l'orange le plus intense. L'étiquette était bleue, avec un gros point de la couleur de la boisson. Aucun rapport avec le goût du fruit. C'était une horreur de breuvage : coloré, sucré, totalement chimique. De plus, il y avait de grosses bulles innombrables. Mais je n'ai jamais rien aimé tant que cette boisson, sa couleur, son sucre et son goût chimique. Quand en plus on me donnait une paille, c'était le pa-ra-dis.
Dans un petit village de l'Aveyron, à l'épicerie à l'enseigne d'un sapin de Noël, il y en avait de grandes bouteilles. Il existait même un autre parfum, à l'étiquette bleue avec un gros point jaune. Dans ce petit village d'Aveyron, on pouvait aller en chercher tous les jours et en verser ensuite dans la bouteille thermos. J'aimais bien ce petit village d'Aveyron.

18.5.06

souvenirs de petite bouche, 4.


illustration de Claire Cour

Petits pois.

Certains légumes astucieux vivent dans une cosse. Pour les faire cuire, il faut les en déloger. De tous ces haricots et autres délices, ce sont les petits pois mes préférés. D'abord, les cosses sont les plus jolies : vertes fluo, cassantes sous les doigts, elles brillent comme du plastic. On les ouvre facilement, avec un petit craquement de satisfaction. Les petits pois, ronds comme des balles pas tout à fait finies d'être gonflées, s'en échappent pour courir sur la table. J'aimais les croquer tout crus, craquants et luisants quand j'avais enlevé la peau avec les dents. Mais ma plus grande joie, c'était, à la fin du travail, quand le saladier était rempli de petites boules vertes : alors, je plongeais la main au creux de l'écumoire sentant tout autour d'elle tous les grains couler de toute part, et je m'y agrippai longtemps, comme au cœur d'une cascade verte.

3.5.06

Souvenirs de petite bouche, 3.


illustration de Claire Cour

Petit Lu.

Il fallait d'abord ouvrir le paquet. Il était rouge et blanc, avec le dessin du petit Lu. Il y avait une languette rouge qu'il fallait tirer pour obtenir un bracelet blanc. Il y avait toujours un carré de papier ondulé avec des petits tubes qui barrait l'entrée. Quand on croquait dans le biscuit, il ne fallait pas se tromper : d'abord, il fallait mordre le golfe d'Aquitaine sans casser la Bretagne et le Finistère. Puis il fallait croquer la Manche, les Ardennes et le Jura suisse. La Méditerranée, c'était facile parce que je la connaissais bien. Souvent le biscuit se cassait pour la Manche ou pour les Ardennes, et il fallait recommencer. C'était beaucoup plus difficile que de manger d'un coup la couche de confiture des biscuits Trois-Chatons; mais je ne sais pas si c'était plus facile que de décoller le premier étage du BN sans le casser pour arracher le chocolat avec les dents. En tout cas, on n'y arrivait jamais du premier coup.
Chez Marie-Hélène, il y avait aussi des biscuits, mais c'étaient des Petits Bruns. Ce n'était pas bon du tout, et on ne pouvait même pas faire la carte de France.
L'autre jour, des amis ont ouvert pour le thé un paquet de petits Lu. Je n'en avais pas vu depuis une éternité. La première chose que j'ai faite, c'est de croquer le golfe de Gascogne. Le biscuit se casse en deux. Deuxième essai, le biscuit se fracasse, mes amis vont se demander ce que je fabrique. On a du changer la composition et rendre la pâte friable... Jamais deux sans trois... patatras ! Fini la carte de France et la gastronomie ? Et oui, j'ai deviné et c'est irrémédiable : ma bouche a trop grandi, mes mâchoires se sont écartées, mes dents de sagesse ont poussé... Il me faudrait un grand Lu, de la taille de ceux en céramique dont on fait des dessous de plat pour les touristes, à Nantes...

28.4.06

Souvenirs de petite bouche, Quignard

Même époque, même souvenir

"Au terme du déjeuner du dimanche 11 janvier, Madame Hildenstein apprit à sa fille âgée de quarante-sept ans qu'il n'était plus question, lorsqu'on coupait le roquefort, qu'elle prît toute la moisissure.
-La moindre des choses, ma petite, est que chacun prenne sa part de blanc.
Elle avait froncé le front.
Alors ses yeux bretons étaient devenus bleu intense.
Bleus comme la peau d'un requin."

Pascal Quignard in Villa Amalia

20.4.06

Souvenirs de petite bouche, 2


illustration de Claire Cour


Confiture

pour Victor

Dans le grand placard de la cuisine, tout en haut sur la dernière étagère, juste à côté d'une bouteille en forme de torréador, il y avait un grand bocal, très grand. Il était fermé par un couvercle de verre tenu par un cercle de fer et du caoutchouc qui tirait la langue. Au fond du bocal, tout au fond, il y avait de la confiture de fraises. C'était de le la confiture de fraises de ma grand-mère. On voyait les fraises, entières, mais elles étaient toutes foncées, toutes sombres, comme les habits de ma grand-mère qui était si loin. Je n'arrivai pas à voir le rapport avec la confiture et ma grand-mère qui était si vieille, si loin et que je n'avais jamais vu ramasser de fraises. Quand on prenait de la confiture, il fallait une grande cuillère, et râcler au fond, tout au fond. C'était la meilleure confiture du monde, même si elle était toute foncée, toute sombre.

19.4.06

Souvenirs de petite bouche, 1


illustration de Claire Cour

Pain d'épices.

Pour aller chez ma marraine, on entrait par la porte d'un immeuble, on montait deux étages. A l'entresol, s'ouvrait un porche inondé de lumière qui donnait sur une grande cour. Au fond de la cour on empruntait une autre porte et un escalier en colimaçon. Au bout d'un moment, on s'arrêtait et on ouvrait la porte d'un appartement. On arrivait dans la salle à manger. En ouvrant les volets, l'on voyait d'innombrables fenêtres dont les façades nous entouraient de loin, nous protégaient. Sur le mur de la salle à manger, il y avait une carline, un grand chardon ramassé dans un désert provençal, rempli de foin doré comme un soleil cœur d'artichaut. Ma marraine m'expliquait qu'il prévoyait le temps. Pour goûter, il y avait toujours du pain d'épices. Avant, je n'avais jamais mangé de pain d'épices. Il fallait le tartiner de beurre avec un couteau de grand, et je ne sais quoi dans ces grands bonheurs était le préféré, du pain d'épices, du beurre, du couteau de grand ou du soleil cœur d'artichaut.

Souvenirs de petite bouche

Bien avant le père du chanteur et sa blère, j'avais écrit de petits textes gastronomiques sur l'enfance. Je les blogge ces jours-ci au gré de ma fantaisie butineuse.