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11.3.19

Nous mourons tous par petits bouts : paysage


"En vieillissant il devient de plus en plus difficile de s'arracher à la splendeur du paysage qu'on traverse. La peau usée par le vent et par l'âge, distendue par la fatigue et les joies, les différents poils, larmes, gouttes, ongles et cheveux qui sont tombés par terre comme des feuilles ou des brindilles mortes, laisse passer l'âme qui s'égare de plus en plus souvent à l'extérieur du volume de la peau. le dernier envol n'est à la vérité qu'un éparpillement. plus je vieillis, plus je me sens bien partout. Je ne réside plus beaucoup dans mon corps. Je crains de mourir quelque jour. Je sens ma peau beaucoup trop fine et plus poreuse. Je me dis à moi-même : Un jour le paysage me traversera."
Pascal Quignard, Terrasse à Rome, ch.XXII, ed Folio.

29.4.06

Echos, 2

"Personne n'avait à le savoir. Cela serait un autre temps. Ce temps serait vécu par une autre femme. Il se situerait dans un autre monde. Il ouvrirait une autre vie.


... elles étaient entrées à l'intérieur de la ferme et elles avaient bu un verre de vin cuit en y trempant des biscuits au sucre et en racontant leurs vies respectives, malheureuses, les hommes égoïstes, libidineux, autoritaires, peureux , misérables. Elles évoquaient les bonheurs qui vieillissaient comme les corps.


-...Au téléphone il pleurait. C'était une histoire très triste à écouter
-Ca lui fera des yeux brillants...Avec des yeux brillants, il examinera avec plus de soin le fond de sa vie.


On dit que la toile selon son étendue, sa forme, sa solidité, ses leurres, sa beauté, au tout dernier moment tisse l'araignée qui lui est nécessaire.


L'envie que l'autre a de soi inventa un règne dont la disparition l'emplit de douleur.


Il y a un plaisir non pas d'être seule mais d'être capable de l'être.
O Oh How I"



Pascal Quignard in Villa Amalia

28.4.06

Apesanteur

"Survint un état d'apesanteur.
Etrange état où le corps s'éloigne légèrement de lui-même. Où tout s'assèche dans le monde interne.
Où la lucidité ou du moins le vide commence à se mouvoir dans l'espace du crâne.
Où, si la souffrance persiste, elle fait moins souffrir.
Où au moins la souffrance fait souffrir d'un peu plus loin à partir de corps lui-même."

Pascal Quignard in Villa Amalia

Souvenirs de petite bouche, Quignard

Même époque, même souvenir

"Au terme du déjeuner du dimanche 11 janvier, Madame Hildenstein apprit à sa fille âgée de quarante-sept ans qu'il n'était plus question, lorsqu'on coupait le roquefort, qu'elle prît toute la moisissure.
-La moindre des choses, ma petite, est que chacun prenne sa part de blanc.
Elle avait froncé le front.
Alors ses yeux bretons étaient devenus bleu intense.
Bleus comme la peau d'un requin."

Pascal Quignard in Villa Amalia

Echos

Tu es Anne. Plus précisément : tu es celle qui ne voulais pas qu'on l'appelle Eliane...
-C'est vrai, murmura-t-elle. C'était..
-Que dis-tu ?
Elle parla plus fort :
-C'est vrai. C'était mon nom jadis.
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Alors elle mit sa tête entre ses mains. Elle se mit à souffrir sans retenue dans le salon, confortablement assise entre le secrétaire et les rideaux, entre la pousière et la poussière, pendant qu'il faisait griller le pain.
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-Pourquoi faudrait-il que j'accepte que tu casses tout ce qui a été jusqu'ici notre vie ?
-Parce que j'ai quarante-sept ans. Il y a quarante-sept ans que je suis née dans une petite ville de Bretagne où on portait de longues nattes dans le dos et où on tirait ses chaussettes jusque sous les genoux. Voilà la pauvre raison. Je n'ai plus le droit à l'erreur.
-Et moi je suis l'erreur ?
-Tu n'es pas une erreur, Thomas. Tu es une faute. Tu es tout simplement une faute.
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Villa Amalia, Pascal Quignard