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2.9.22

Os du crâne (5) : des odeurs

 " (...) et la pièce s'emplit brusquement d'un parfum inconnu, pareil à une averse printanière arrosant les feuilles de marjolaine et de thym blanc.

Béni soit l'odorat, car la mémoire olfactive l'emporte sur les autres. Maudite soit la langue qui ne dispose pas des qualificatifs requis. Les autres sens possèdent le bleu, le flou, le bon, le salé, la voix d'un ténor et le rugueux. Les odeurs n'ayant ni termes ni noms, comme la douleur, elles sont forcées de recourir à des mots d'emprunt, de se souvenir et de se comparer : à des souffrances et des senteurs antérieures, des mots désuets dont les sons mystérieux suscitent en moi une trompeuse impression d'exactitude. Je puise la myrrhe, le nard, la gomme adragante, le ladanum et surtout l'aloès, lesquels n'existent que pour me permettre de prédire l'avenir. Une définition pouvant palier l'absence de substantif, je me bornerai à dire que l'aloès est une plante aromatique citée dans la Bible. Par métaphore, il désigne l'odeur qu'exhalent les reins d'une grande jeune femme aux cheveux emmêlés, enlaçant un jeune garçon à qui elle a sauvé la vie et dont elle vient de raser la tête, pendant qu'elle se touche et l'enduit de sa substance.

Y a-t-il au monde une langue ayant un terme capable d'exprimer cela ? Si oui, je la fais mienne. S'il existe un peuple qui la parle, c'est le mien, son Dieu est mon Dieu, sa terre, la mienne. Mais la langue de mon peuple n'a pas de mots pour dire la mémoire, la folie, la bêtise (...)

Meïr Shalev, Fontanelle, ch.7 ed. Gallimard

11.5.17

Histoire de l'amour (1) : langue maternelle

"Nous restons souvent assis à ma table de cuisiene. Tout un après-midi peut s'écouler sans que nous prononcions un seul mot. Quand nous parlons, ce n'est jamais en yiddish. Les mots de notre enfance nous sont devenus étrangers - nous ne pouvions plus les utiliser de la même façon, alors que nous avons choisi de ne pas les utiliser du tout. La vie exigeait une nouvelle langue."
Nicole Kraus, Histoire de l'amour, ch. les derniers mots sur terre

20.5.14

Du bonjour français

"Dans les boulangeries françaises, les bureaux de tabac ou d'autres petits commerces, je fus frappé par le fait que des hommes (et, moins souvent, des femmes) entraient dans la boutique en disant à la cantonade : "Bonjour messieurs-dames" ou tout simplement "bonjour" ou encore succinctement "messieurs-dames". Saluer des personnes inconnues ? eh oui, cela est fréquent en France ; il suffit de se promener dans les rues de Paris ou de prendre le métro, d'être attentif aux spectacles qui s'offrent çà et là dans les lieux publics.  Tandis que dans mon pays, un tel geste, potentiellement créateur de liens, serait perçu comme une violence inacceptable ou tout au moins comme une incongruité suspecte. la vis sociale s'organise de telle manière qu'un individu (pas un groupe constitué comme militants politiques ou syndicalistes...) n'ait pas à s'adresser, autant que faire se peut, à un inconnu, c'est-à-dire à quelqu'un qui n'appartient pas aux mêmes groupes communautaires que lui. Les inconnus sont par définition suspects(...)
En France, je n'ai jamais pu rentrer dans ma boulangerie en disant : "Bonjour Messieurs-dames."
Akira Mizubayashi, Une langue venue d'ailleurs, ch.13

19.5.14

Le son du Français

dédié à Christian :

" La musique de la langue française ne se présente pas sous le même jour. Dans une mesure assez considérable, je le répète encore, l'apprentissage du français fut, en ce qui me concerne, un processus d'appropriation et d'incorporation de phrases et de textes le plus souvent littéraires à partir d'exercices d'écoute et de récitation imitative. Il me semble que j'éprouvais un plaisir proprement musical, en m'abandonnant aux rythmes et aux mouvements ascendants ou descendants des phrases qui se déployaient dans ces pages. Habitué à l'exemple de la musique qui proposait des notions comme thème, reprise, ou variation, j'étais devenu peu à peu sensible au phénomène de "retour du même" dans les lignes que je lisais et relisais à haute voix avec ou sans modèle
(...)
Ce qui crée le sentiment d'être touché par des effets d'ordre musical, ce n'est sans doute pas la langue elle-même qui, sous cet angle, n'est qu'un ensemble de virtualités grammaticales; c'est une certaine manière d'organiser des sons et des rythmes, des intensités, des durées et des silences, qui est à l'origine d'une certaine musicalité de la production verbale. Plongé dans un livre, pourquoi aimè-je tant répéter des mots qui sonnent, des phrases qui coulent, des paragraphes ou des ensembles textuels plus larges qui me paraissent fort bien taillés, bien construits ? D'où vient ce plaisir ? De la page que je suis en train de lire, assurément; mais il vient aussi du passé, de la vibration d'un passé lointain, des profondeurs ténébreuses mais sonores de la mémoire, bref de tout l'univers résonnant de ma petite enfance. Je cherche peut-être, dans la réalisation phonique des mots et des phrases chéris, des traces de souvenirs liées à l'écoute musicale de mon enfance non musicienne. Non, je devrais dire plutôt ces souvenirs se cherchent en moi."
Akira Mizubayashi, Une langue venue d'ailleurs, ch.11

18.5.14

Le son du Japon (36) Mizubayashi comme à Aikawa

"Le Japonais est une langue fort musicale. En deçà ou au delà de l'art poétique ou dramatique qui opère une prodigieuse intensification musicale, les paroles sont empreintes d'un chant particulier jusque dans les zones les plus obscures de la vie quotidienne. Enfant, j'entendais dans les grandes gares comme Tokyo ou Uéno, à l'arrivée d'un train "grandes lignes", le nom de la gare dit par une voix masculine d'une manière si particulière et si éloignée de l'énonciation habituelle qu'il résonnait véritablement comme un fragment musical : U-éno---, u-éno---, shu-ten, u-éno---... En hiver, des marchands de yakiimo (patates douces cuites dans de petits cailloux brûlants) circulent en camionnette (autrefois c'était en charrette) en signalant leur passage sur une ligne mélodique immédiatement reconnaissable : yakiimo--,yakiimo--, i--shiyakiimo, yakiimo--; oimo, oimo, i--shiyakiimo, yakiimo--... Et dans tout cela, comment ne pas le souligner, il y a, ou il y avait quelque chose de profondément mélancolique comme dans les chants populaires traditionnels...

Akira Mizubayashi, Une langue venue d'ailleurs, ch.11

12.5.14

le français langue paternelle

"j'ai commencé à apprendre le français à l'âge de dix-neuf ans, à l'université. Le français, c'était purement et simplement une langue étrangère, totalement étrangère au départ. Ma vie se divise en deux partitions de durée inégale : mes dix-huit premières années monolinguistiques (...) ; la suite de mon existence, de la dix-neuvième année à aujourd'hui, placée sous la double appartenance au japonais et au français. L'un a surgi en moi; il s'est ensemencé au fond de moi; d'une certaine manière, il était toujours déjà là; il est, si j'ose dire, de constitution verticale. L'autre, c'est la langue vers laquelle j'ai cheminé avec patience et impatience tout à la fois; je me suis déplacé vers elle; c'est celle que je suis allé recueillir tandis qu'elle m'a accueilli en elle; elle m'est venue de loin, avec un retard considérable de dix-huit ans. Elle est de nature horizontale, d'une étendue immense qui concerne toujours des recoins inexplorés, des vides à remplir, des espaces à conquérir."
                    Akira Mizubayashi, Une langue venue d'ailleurs, ch.1

30.12.10

Langue (3) : langue maternelle (1)

L'effort pour conserver ma langue maternelle dans un entourage qui m'en imposait une autre était vain. Elle s'appauvrissait de semaine en semaine et à la fin de la première année il n'en demeura que quelques brandons sauvés des flammes. Cette douleur n'était pas univoque. Ma mère avait été assassinée au début de la guerre, et durant les années qui suivirent j'avais conservé en moi son visage, en croyant qu'à la fin de la guerre je la retrouverais et que notre vie redeviendrait ce qu'elle avait été. Ma langue maternelle et ma mère ne faisaient qu'un. A présent, avec l'extinction de la langue en moi, je sentais que ma mère mourait une seconde fois...
Pendant plusieurs années je poursuivis mes efforts pour adopter l'hébreu et le transformer en langue maternelle... Nul besoin d'être graphologue pour voir le tourment, la confusion, la désorientation. Les fautes d'orthographe n'apparaissaient pas qu'en hébreu, mais aussi dans ma langue maternelle. Chaque lettre raconte la déchirure et le malheur, et une conscience suraigüe de moi-même. Que vais-je faire sans langue ?  ... "Sans langue, je suis semblable à une pierre".
Aharon Appelfeld, Histoire d'une vie, chapitre 18

NB : Aharon Appelfeld est un écrivain israélien et son œuvre est en hébreu.