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22.10.23

Journal de guerre (3) : équivalences

 



Dans la guerre des médias, les nombres de morts s'affichent, comme des preuves ... mais des preuves de quoi ? Quand on est mort, on est mort. 1000 morts d'un côté équivalent-ils à 1000 morts de l'autre ? La question se pose sans cesse ... Vaut-il mieux mourir après avoir agonisé sous une poutrelle métallique tombée pendant le bombardement, vaut-il mieux brûler vif, être éviscéré ou que sais-je encore ? La chanson de Léonard Cohen, "who by fire" est d'actualité. La question est que l'on ne peut choisir.A la fin de la seconde guerre mondiale l'Amérique a tapissé l'Allemagne nazie de bombes, faisant de très nombreux morts civils dont on ne parle guère. Fallait-il se poser les questions que nous nous posons aujourd'hui ? Se poser ces questions c'est peut-être simplement le luxe de pays en paix, de pays "tranquilles". De pays spectateurs, comme dans Angleterre-Afrique du Sud au rugby hier soir où l'on choisit de supporter une équipe plutôt qu'une autre. Mais quid de l'arbitre ?

30 morts français

dont les noms connus sont :

AVIDAN, 26 ans, de Bordeaux

BYNYAMIN, 23 ans, de Yerres

CELINE, 32 ans, de Lyon

CARMELA, 80 ans

DAN, 25 ans, de Marseille
Eric, et sa fille Ruth

MARC, 51 ans
NAOMIE , 23 ans, de Créteil
NATHAN , 20 ans

NOYA, 12 ans

SIGAL, 31 ans

VALENTIN, 22 ans, de Montpellier

7 otages

19.10.23

Journal de guerre (2) : Audio contre video

 


Je ne voulais voir aucune vidéo. Mais voilà que des officiels, tentant de faire comprendre au peuple ce qui s'est passé en Israël, se mettent à les décrire. C'est l'horreur, l'horreur absolue. Leurs mots résonnent dans ma tête. 

Pendant ce temps, les dicussions demeurent autour de l'explosion de l'hôpital. Après que les médias aient massivement accusé Israël de crimes de guerre, maintenant que l'on a de sérieux doutes et sur les auteurs et sur le nombre de victimes, le fait a disparu des unes. Les pauvres morts de l'hôpital n'intéressent plus. Mais restent dans les esprits l'idée initiale. La France Insoumise par exemple n'a aucun doute, prête à faire monter volontairement l'antisémitisme national ...

Les vases communicants continuent entre le nombre de disparus "otages" vers le nombre de morts. Les très émouvantes obsèques du professeur de français Dominique Bernard ont été retransmises sur LCI, mais nos autres morts français semblent ne pas avoir de noms ni de dépouilles ...

Pour ceux que l'on connait, en voici la liste :

24 morts :

AVIDAN, 26 ans, de Bordeaux

BYNYAMIN, 23 ans, de Yerres

CELINE, 32 ans, de Lyon

CARMELA, 80 ans

DAN, 27 ans, de Marseille


ERIC, et sa fille RUTH

MARC, 51 ans
NAOMIE , 23 ans, de Créteil
NATHAN , 20 ans

Noya, 12 ans

SIGAL, 30 ans

VALENTIN, 22 ans, de Montpellier

7 disparus

17.10.23

Journal de guerre (1) : seuls au milieu du silence assourdissant


 

11e jour depuis l'attaque terroriste en Israël.

Aujourd'hui, j'ai réussi à vaincre la sidération qui me rendait muette à mon clavier. Je vais parler ici, puisqu'aucune oreille n'écoute dans la vie vraie du monde, de ce que je ressens.
Le matin, mon premier réflexe est de prendre mon téléphone et de regarder si l'opération terrestre a commencé. Mon cœur n'est pas assez endurci pour ne pas trembler sur ces morts innombrables, là-bas dans la bande de Gaza. Mais je songe aux mots de Golda Meir entendus hier : " nous préférons les condamnations aux condoléances". Des condoléances ? Que nenni, je n'en ai reçu qu'une, d'une amie française vivant au Japon, elle sauve l'honneur du monde, mais ça n'aurait pas suffi pour sauver Sodome.
Ce matin, sur France Info, un reportage sur les légistes qui identifient ou tentent d'identifier le millier de cadavres de leur frigo. La plupart des mains de leurs "patients" sont transpercés de balles car ils ont essayé de se protéger de leurs mains quand on les a tués. Pour deux autres, on n'a retrouvé que leurs colonnes vertébrales, mais face à face, car ils avaient été liés ; jusque dans la mort. Ces deux légistes, mari et femme, travaillent quinze heures par jour; de temps en temps, ils font une pause, sortent à l'extérieur, pleurent dans les bras l'un de l'autre, puis retournent au travail : ils ne veulent pas laisser un corps sans identité, pensant aux familles dans l'attente.
Ici en France, j'ai cherché des traces des victimes françaises. Non pas que je les pleure plus que les autres. Simplement en me disant que peut-être ces morts là pourraient faire pleurer, ou au moins sourciller, le bon peuple français. Je voulais trouver des noms, des prénoms. Ici en France, les morts, les disparus, ont des prénoms : Estelle, que l'on a cherché sans relâche pendant des années. Lina, que l'on cherche depuis trois semaines, disparue sur le chemin de la gare. Nahel, tué par un policier. En Israël, nous avons à ce jour 19 ressortissants français tués, 17 ressortissants français disparus. J'ai cherché les prénoms des morts, je n'en ai trouvé que 8. Je n'ai pas entendu de marche blanche pour eux, je n'ai pas entendu de minute de silence pour eux. Quand on a des nouvelles, c'est que le nombre des otages diminue au profit de ceux qui sont morts. La ministre parle chiffres, c'est tout. 
Chaque jour, je publierai ici la liste des morts français que j'ai pu trouver.
On annonce ce matin que le Hamas publie sa première vidéo d'otage français. Elle s'appelle MIA, elle a 21 ans.

MORTS FRANCAIS DANS LES POGROMS ISRAELIENS :

AVIDAN, 26 ans, de Bordeaux

BYNYAMIN, 23 ans, de Yerres

DAN, 27 ans, de Marseille

MARC, 51 ans
NAOMIE , 23 ans, de Créteil
NATHAN , 20 ans

SIGAL, 30 ans

VALENTIN, 22 ans, de Montpellier




10.2.18

Aharon Appelfeld (2) : des Juifs et des non-Juifs

"Et justement, ce qui m'a préoccupé, et continue de me perturber, c'est cet antisémitisme à usage interne,vieille plaie juive qui, à l'époque moderne, a pris des visages divers. J'ai grandi dans une famille juive assimilée, où l'allemand était considéré comme un trésor. Ce n'était pas seulement une langue, c'était une culture, une culture qu'on révérait pieusement. Nous étions entourés de Juifs qui parlaient yiddish, mais chez nous le yiddish était strictement proscrit. J'ai grandi dans l'idée que tout ce qui était juif était affecté d'une tare. Depuis ma plus tendre enfance, j'ai eu l'œil sur la beauté des non-Juifs. Ils étaient blonds, ils étaient grands, ils avaient des manières naturelles. Ils étaient cultivés, et quand ils ne se conduisaient pas en hommes cultivés, du moins se conduisaient-ils avec naturel.
Notre bonne illustrait bien cette théorie. Elle était jolie, belle plante, et je lui étais très attaché. A mes yeux, mes yeux d'enfant, elle était la nature faite femme. Quand elle est partie avec les bijoux de ma mère, cela m'a semblé une peccadille.
Tout jeune déjà, j'étais attiré par les non-Juifs. Leur étrangeté, leur stature, leurs airs distants me fascinaient. Pour autant, les Juifs aussi me semblaient étranges. Il m'a fallu des années pour comprendre à quel point mes parents avaient intériorisés tous les griefs faits aux Juifs, et moi de même, à travers eux. Un noyau dur de dégoût 'était planté en chacun de nous.
Le changement s'est opéré en moi quand nous avons été déracinés et emmenés dans les ghettos. Là, tout-à-coup, j'ai vu se fermer toutes les portes et toutes les fenêtres de nos voisins non-juifs, nous nous sommes retrouvés seuls dans la rue : aucun de nos voisins avec qui nous entretenions des relations ne s'est mis à la fenêtre le jour où nous sommes partis en traînant nos valises. Je dis "changement", et pourtant ce n'est pas tout-à-fait vrai. J'avais huit ans alors, et le monde entier tournait au cauchemar pour moi. Par la suite, lorsque j'ai été séparés de mes parents, je n'ai pas non plus compris pourquoi. Pendant toute la guerre, j'ai erré en Ukraine, de village en village, en gardant enfoui le secret de ma judéité. heureusement pour moi, j'étais blond, je n'éveillais pas les soupçons.
Il m'a fallu des années pour m'approcher du Juif qui vivait en moi, me défaire de bien des préjugés, rencontrer bien des Juifs pour me retrouver en eux. L'antisémitisme à usage interne était une création juive originale. Je ne sache pas qu'il existe une autre nation aussi portée à l'autocritique. Même après l'Holocauste, les Juifs n'ont pas réussi à se voir comme irréprochables. Au contraire, on entendait des Juifs de premier plan se livrer à des commentaires sévères sur les victimes, qui n'avaient pas su se protéger, contre-attaquer. La faculté qu'on les Juifs d'intérioriser toute critique, toute condamnation pour se flageller fait partie des merveilles de la nature.
Ce sentiment de culpabilité a pris ancrage et refuge chez tous les Juifs qui veulent réformer le monde, les socialistes et les anarchistes de tout poil, mais aussi et surtout les artistes. Jour et nuit, la flamme de cette culpabilité produit de la terreur, une sensibilité écorchée, de l'autocritique qui va parfois jusqu'à la destruction. Bref, ce n'est pas un sentiment particulièrement glorieux. La seule chose qu'on puisse dire en sa faveur, c'est qu'il ne fait de tort qu'aux intéressés."
Aharon Appelfeld, in Philip Roth, Parlons travail.

6.6.12

Ecrivains israéliens : la littérature pour vivre

Un lien donné par mon ami Yeshaya, un magnifique documentaire visible seulement jusqu'à lundi sur arte+. Des interviews très émouvants, très bien menés, de plusieurs écrivains israéliens, qui témoignent de la nécessité d'écrire pour vivre. Ce qui se traduit chez moi de la nécessité, pour vivre, de lire et d'en témoigner .
J'en ai fixé quelques citations qui m'ont particulièrement touchée :

d' Aaron Appelfeld, un des plus grands auteurs israéliens :

« La langue hébraïque, comme toutes les langues anciennes, comporte une extraordinaire économie de moyen. Comme si elle te disait que si tu peux employer quatre mots, n’en emploie pas cinq (…)
La langue hébraïque est pour la prière. La prière, dit un mystique juif, n’est pas un murmure aux oreilles de Dieu pour lui demander de la nourriture, la santé, la réussite. Cela n’est pas la prière correcte. La véritable prière est d’atteindre le silence profond où l’on entend Dieu vous parler. C’est l’inverse, ce n’est pas toi qui parle, mais on te parle.
Etre assis devant une page blanche, c’est la prière. »
(…) La personne qui vous parle a connu l’enfer, mais cet enfer n’a pas effacé son humanité, et cela me laisse parfois moi-même perplexe.

d' Amos Oz

« Une nuit j’ai lu un livre dont le livre est Winesbourg, Ohio. Ce livre a modifié ma vision du monde. Il m’a appris que le lieu où se trouve ta table, le lieu où se trouve ta main qui écrit, ton stylo, est le centre du monde.
Ailleurs peut-être.
« J’ai vu un peu plus que les politiciens peut-être parce que mon travail consiste à me lever tôt le matin, à m’asseoir devant mon bureau et à me mettre à poser des questions, si j’étais elle, si j’étais lui, si j’étais eux. Cela m’impose de mon point de vue également le devoir me poser la même question au sujet d’autres israéliens, différents de moi sur le plan politique, par exemple poser la même question au sujet des palestiniens, si j’étais elle, si j’étais eux, si j’étais lui et je me pose cette question également au sujet de mon activité politique.

et toujours de lui, une citation extraite de Aidez-nous à divorcer
"Je ne suis pas quelqu’un de sentimental. Je ne crois donc pas à une soudaine lune de miel entre les juifs israélites et les palestiniens. Si je m’attends à quelque chose, c’est plutôt à un divorce.Un divorce juste, et équitable,, entre Israël et la Palestine. Or un divorce n’est jamais une chose heureuse, qu’il soit juste ou imparfaitement juste. Un divorce fait mal. C’est quelque chose de douloureux, particulièrement celui là qui sera un drôle de divorce. Où les deux parties resteront dans le même appartement pour toujours. C’est un divorce où personne ne déménage, et comme l’appartement est tout petit, il sera indispensable de décider  qui aura la chambre A, qui aura la chambre B, qui aura le salon, et de trouver en plus un arrangement spécial pour la salle de bain et la cuisine. Vraiment pas très commode. Mais tout de même toujours mieux que cette sorte d’enfer que nous traversons en ce moment dans ce pays que nous aimons.
                                                            
pour finir plus détendu, d'Etgar Keret

"Chaque fois que j’écris une histoire de deux pages, chaque fois je veux écrire une épopée, et j’échoue. Je ne suis pas fier d’écrire des histoires courtes, j’en ai en fait honte, mais que faire ?Chaque fois que je commence à écrire une histoire, j’imagine ce qui va arriver aux arrière petits-enfants de mes héros, et comment dans cinq cents pages ils se marieront et il leur arrivera toutes sortes de choses, et au bout de deux pages  arrive une camionnette qui m’écrase le héros."


11.12.11

En attendant l'assaut adverse

"Le commandant convoqua ses hommes dans le bunker qui abritait le PC de commandement. Ilan s'assit par terre dans un coin(...)Les officiers et les soldats s'affalèrent le long des murs en évitant de se regarder. Maintenant que l'épaisse poussière avait été dispersée à grande eau, l'air charriait d'effroyables relents d'excréments, le sédiment tangible de la peur. Recroquevillé près d'Ilan, les yeux clos, un jeune homme aux joues lisses et veloutées, ne paraissant guère avoir plus de quinze ans, marmonnait dévotement, à toute vitesse, des paroles inintelligibles. Ilan lui effleura la jambe et lui demanda de prier pour lui. Il ne priait pas, il n'était absolument pas religieux, il récitait des équations chimiques, rétorqua le gamin sans ouvrir les yeux. Il avait trouvé ce moyen pour déstresser avant le bac, ça marchait à tous les coups. Pourrait-il alors dire des équations pour lui ? demanda Ilan."
Une femme fuyant l'annonce, David Grossman, p578-579

28.4.09

Melnitz, extrait 4

Ils étaient assis face à face.
Son visage était –il ne trouvait pas d’autre formulation- précis, avec des lignes nettes, comme tracées par un dessinateur au trait ferme. Un nez sûr de soi et un menton décidé. Des cheveux plus courts que ne le veut la mode en Suisse, à la coupe presque juvénile. Les lobes des oreilles avaient autrefois été percés, mais le trou se refermait déjà. Peut-être avait-elle dû vendre ses boucles d’oreilles.
« Tu me regardes comme si tu voulais m’apprendre par cœur », dit Rosa.
Mais il n’en était pas encore là. Il commençait juste à l’épeler.
Ce n’était pas une beauté, personne ne dirait, au premier coup d’œil : voilà une jolie femme. Mais les femmes ne sont pas toutes faites pour le premier coup d’œil. On pouvait, sans difficulté, s’imaginer la regarder, jour après jour, de l’autre côté d’une table.

Melnitz de Charles Lewinski, p737

26.4.09

Melnitz, extrait 3

Plus ils approchaient, plus souvent il leur fallait se courber pour déchiffrer un nom. En ces quelques années les lettres avaient déjà pâli, comme pâlit le souvenir en lequel un homme est d'abord un héros, puis juste un mort, un nom, et après plus rien.
Sur quelques sépultures gisaient des restes de fleurs. Elles tombaient en poussière, à l'imitation des défunts auxquels on les avait apportées.
Puis ils le trouvèrent. Meijer, Alfred, 1914.
François se pencha sur la tombe, du geste gauche d'un vieil homme. De la main droite, il parcourut le petit tertre de feuilles sèches érigé par le vent. Le tertre funéraire proprement dit s'était depuis longtemps nivelé au sol.
Il ramassa une pierre, non pas un caillou selon l'usage dans les cimetières juifs, mais un fragment de roc aux arêtes vives, de ceux qui émergent toujours dans les champs, aussi soigneusement labourés fussent-ils. Mais il n'y avait pas de pierre tombale où il aurait pu la poser en signe de commémoration, aussi la laissa-t-il retomber, la regarda s'enfoncer dans le tas de feuillage en décomposition.
Puis François se redressa, avec une extrême lenteur. Son dos refusait de redevenir droit.
"Je t'en prie, Pin'has, dit-il.
- Je ne sais pas s'il est juste de faire ça
-Y a t-il quoi que ce soit de juste en ce monde ? " dit François...
Ainsi advint-il que Pin'has Pomeransz récita le Kaddisch devant une tombe chrétienne : "Yissgadal veyiskadasch schemeï rabo."
Le Kaddisch pour Alfred Meijer, dont on avait fait un chrétien et un Suisse, et à qui tout cela n'avait servi à rien.
Le Kaddisch pour un Juif sur la tombe duquel se dressait une croix.

23.4.09

Melnitz, extrait 2

Le pire, ce fut que la vie continua. C'aurait dû être comme lorsque, au cinématographe, le filme se coince dans l'appareil de projection et se bloque, puis que la chaleur de la lampe ronge l'image, d'abord juste une tache, puis un trou qui s'agrandit, un néant bordé de brun, où disparaiît tout ce qui, tout à l'heure encore, était visible sur l'écran, les visages, les têtes, les gens, les couples d'amoureux. Les premières minutes, le pianiste continue à jouer, puis il constate qu'il n'y a plus rien à accompagner, lève les mains des touches, au beau milieu de la mélodie inachevée, sans accord final. Après, le public vitupère le projectionniste, dans la salle la lumière s'allume et les gens restent assis, pas encore revenus dans le monde réel et train de se demander que serait la suite de l'histoire.
Si elle avait continué.
C'est ainsi que ça aurait dû se passer. Mais la terre ne s'arrêta pas de tourner.
Melnitz de Charles Lewinsky, p559

11.4.09

Melnitz, extrait 1

Après, Arthur ne pouvait ni ne voulait l'oublier, cet après qui était toujours un avant, car le nouveau désir se réveillait déjà à peine le précédent était-il assouvi. Après, quand ils reprenaient leur souffle et que leurs cœurs cessaient de battre la chamade comme s'ils avaient gravi une cime, et c'était bien une cime, à chaque fois, une chaîne de montagne impraticable, qui vous effraie et pourtant vous attire irrésistiblement, qu'il faut explorer et conquérir, toujours différente et tujours plus familière, avec des sentiers qu'on voudrait arpenter de nouveau, encore et encore, s'il n'y avait la crainte de se trouver à bout de forces avant d'en avoir exploré d'autres, plus attirants encore. Après, lorsque les yeux ne voudraient pas se rouvrir, comme l'on cherche à prolonger un rêve tout en sachant qu'on ne le fera pas revenir, pas jusqu'à la prochaine fois, où il sera différent, encore plus beau, plus énigmatique, plus dangereux. Après, lorsque, sur la peau, le fin duvet est encore en charge, jette des étincelles sous le frottement des doigts-pas plus loin ! pas maintenant ! pas encore !-après, quand déjà le quotidien s'infiltre à travers les volets clos, avec son odeur fade, cette nauséabonde odeur de la réalité que l'on avait masquée pendant quelques minutes sans la chasser vraiment, quand la spontanéité les lâchait comme un manteau mal cousu, que la nudité redevenait nudité et non plus libération, après, quand ils se redressaient et demeuraient ainsi quelques secondes parce qu'ils n'étaient pas encore sûr de tenir en équilibre, après, quand ils étaient assis côte à côte jambes ballantes, comme si le lit n'était non plus dans le cabinet médical d'Arthur mais un rivage, au bord d'un lac,une mer, et la réalité une eau froide où ils devaient sauter - pas encore ! de grâce, pas encore ! quand tous deux fixaient l'armoire vitrée pleines d'ouvrages de médecine parce qu'ils n'avaient pas encore le courage de croiser leurs regards.Après, quand c'était terminé et que déjà montaient en eux cette légère déception inhérente au bonheur comme le vieillissement à la vie, après, quand le temps s'immobilisait et pourtant devait reprendre son cours, après ils surmontaient ces secondes de doux embarras...
Melnitz, de Charles Lewinsky, ed Grasset, p456.

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21.11.06

extrait du " baiser d'Esau" de Meir Shalev

"Djémila elle-même était une femme extrêmement aimée. Son mari, qui était berger et savait lire la terre comme un livre, avait vu un jour les traces de ses pieds nus sur le sentier. Les empreintes de ses orteils et des coussinets de ses talons étaient si parfaites, et l'intervalle entre les plantes des pieds si noble et si séduisant, que le jeune homme avait abandonné ses brebis et suivi les traces jusqu'aux pieds qui les imprimaient, et il était tombé sur la terre qu'ils piétinaient. Quelques mois après, les tractations pour la dot une fois achevées, Djémila était entrée dans la maison de son mari près de notre village. Avec le reste de son argent, il lui avait acheté des souliers pour qu'elle ne laissât pas d'empreintes et en échange il n'avait pas épousé d'autres femmes.
Le baiser d'Esau de Meir Shalev

4.5.06

Oz

"On se trompe si l'on cherche le cour de l'histoire dans l'interstice entre la création et son auteur : il vaut mieux le rechercher non pas dans l'écart entre l'écrit et l'écrivain, mais entre l'écrit et le lecteur.
...
En d'autres termes la distance que le bon lecteur choisit d'instaurer pendant la lecture n'est pas celle existant entre l'écrit et le narrateur, mais entre l'écrit et vous même : non pas, "Dostoïevski a-t-il vraiment assassiné et dépouillé des veuves âgées lorsqu'il était étudiant ?", mais vous, lecteur, qui vous mettez à la place de Raskolnikov pour ressentir l'horreur, le désespoir, la détresse pernicieuse, combinée à un orgueil napoléonien, la mégalomanie, la frénésie de la faim, de la solitude, de la passion et de la lassitude, associées au désir de mourir, pour établir un parallèle (les conclusions resteront confidentielles) non entre le personnage du récit et divers scandales de la vie de l'auteur, mais entre le héros de l'histoire et votre ego intime, dangereux, misérable, dément et criminel, la terrifiante créature que vous enfermez au secret pour que personne n'en soupçonne jamais l'existence, ni vos parents, ni ceux que vous aimez, de peur qu'ils ne s'écartent de vous avec effroi, comme si vous étiez un monstre- et quand vous lisez le récit de Raskolnikov, en supposant que vous ne soyez pas un lecteur cancanier, mais un bon lecteur, vous pourriez l'entraîner dans vos caves, vos labyrinthes obscurs, derrière les barreaux, au fond du cachot, pour lui faire rencontrer vos monstres les plus ignominieux, confronter les démons dostoïevskiens avec les vôtres que, dans la vie normale, vous ne pourrez jamais comparer à quoi que ce soit, puisqu'il vous sera impossible d'en parler à quiconque, pas même au lit, en le sussurant à l'oreille de celui ou celle qui partage vos nuits, au risque qu'il, ou elle, ne s'empare du drap pour s'en couvrir et s'enfuir en poussant des cris d'orfraie.
Voilà comment Raskolnikov pourrait atténuer un tantinet la turpitude et l'isolement dans lequel chacun tient son prisonnier intérieur, sa vie durant. Les livres auraient donc le pouvoir de vous consoler un peu de vos terribles secrets; pas seulement vous, mon vieux, mais nous aussi qui sommes dans le même bateau; personne n'est une île, mais plutôt une presqu'île, une péninsule, cernée presque de toutes parts par des eaux noires et rattachées aux autres presqu'île par un seul côté. Voici ce que Rico Danon, dans Seule la Mer, pense du mystérieux homme des neiges vivant dans l'Himalaya :
L'enfant né d'une femme porte ses parents sur ses épaules. Non, pas sur ses épaules.
En lui. Toute sa vie, il sera condamné à les porter, eux et les légions de leurs parents,
les parents de leurs parents, une poupée russe, grosse jusqu'à la dernière génération.
Où qu'il aille , il porte ses parents, il les porte en se couchant, en se levant, s'il vagabonde au loin ou s'il reste en place. Nuit après nuit, il partage son lit avec son père et sa couche avec sa mère jusqu'à ce que son heure arrive.


Ne demandez pas si ce sont des faits réels. Si c'est ce qui se passe dans la vie de l'auteur. Posez-vous la question. Sur vous-même. Quant à la réponse, gardez la pour vous."

Amos Oz, Une histoire d'amour et de ténèbres, ch5