7.4.25

Murs incertains (39) : quelque chose et rien

"De l'autre côté du monde, avant de venir dans la Cité fortifiée, j'avais vu le dessin animé Yellow Submarine. Je me souvenais aussi de la musique. Mais j'avais complètement oublié le film en lui même. Nous vivons tous dans un sous-marin jaune...  Cela signifiait à la fois quelque chose et rien. "

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, troisième partie, chapitre 63


6.4.25

Murs incertains (38) : ce mur pouvait exister

  "
Fermina Daza ne comprenait pas pourquoi on ne la recueillait pas alors qu'elle semblait en détresse, mais le capitaine lui expliqua qu'elle était le fantôme d'une noyée qui envoyait des signaux trompeurs afin d'attirer les bateaux vers les dangereux tourbillons de l'autre rive. (Gabriel Garcia Marquez, l'Amour au temps du choléra)

L'écrivain colombien Garcia Marquez n'estimait pas nécessaire la distinction entre les vivants et les morts. Qu'est-ce qui était réel et qu'est-ce qui était irréel ? Ou plutôt, y avait-il vraiment dans ce monde quelque chose qui séparait le réel de l'irréel ?
Je pense que ce mur pouvait exister. Non, il existe, sans aucun doute. Mais il s'agit d'un mur de totale incertitude. Selon la situation et selon l'adversaire, sa rigidité change constamment. Sa forme change. A l'instar d'un être vivant.

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61


5.4.25

Murs incertains (37) : recluse

"

"Je peux faire de petits achats en ligne et me faire livrer et me faire livrer ce dont j'ai besoin pour le café. Ici, dans la rue commerçante, je trouve de quoi pourvoir à mes besoins du quotidien, ce qui m'évite de sortir souvent. Cette vie de recluse me rappelle le film tiré du Journal d'Anne Franck, celle qui vivait dans sa cachette à Amsterdam. Plafond bas et petite fenêtre...
- Mais personne ne vous pourchasse et vous n'êtes pas obligée de vous cacher. Vous vivez une vie que vous avez choisie.
-Oui, mais pour qui loge dans un si petit espace et dont les seuls allers-retours se font entre le rez-de-chaussée et le premier étage surgit inévitablement l'illusion d'être poursuivi obstinément par quelqu'un ou quelque chose, et de vivre en se cachant d'un danger imminent. "

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61


3.4.25

Murs incertains (36) : pizza


"
- Et après, nous allons chez moi manger quelque chose ? Je peux cuisiner un petit dîner rapide et simple . "
Elle a un peu penché la tête, plissé les paupières et réfléchi.
" Si cela ne vous ennuie pas, pourrions-nous commander une pizza ici et prendre une bière avec ? C'est plutôt de ça que j'ai envie aujourd'hui.
- Bien sûr. Une pizza, ce n'est pas plus mal.
- Une margherita, ça vous va ?
- Ca m'est égal. Décidez vous-même. "
Elle a appuyé sur un numéro enregistré dans son portable et a commandé des pizzas, comme elle en avait l'habitude? Garnies de trois sortes de champignons. "

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61


2.4.25

Murs incertains (35) : et si c'était vrai aussi pour Murakami ?

"
"Dans ses histoires, le réel et l'irréel, les vivants et les morts ne font qu'un, tout se mêle, a-t-elle commenté. Comme s'il s'agissait d'événements quotidiens qui vont de soi. 
- C'est ce que souvent on appelle le réalisme magique, ai-je remarqué.
- Oui, c'est vrai. Toutefois, si ces histoires relèvent du réalisme magique  selon les normes critiques, pour Garcia Marquez lui-même, ne représentaient-elle pas du réalisme ordinaire ? Car dans le monde dans lequel il vivait, le réel et l'irréel se mélangeaient tout naturellement, et il décrivait les choses telles qu'il les voyait."
Je me suis assis sur le tabouret à côté d'elle. "Vous voulez dire que dans son monde, le réel et l'irréel se juxtaposent, coexistent à valeur égale, et que Garcia marquez n'est que leur chroniqueur ? 
- Oui, je pense. Et j'adore cette posture dans ses romans. "

"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61


31.3.25

Murs incertains (34) : citation



"Elle lisait. Non pas un livre de poche mais un épais ouvrage relié. Elle l'a fermé et m'a souri. D'après son marque-page, je pouvais voir qu'elle l'avait presque terminé. 
"Qu'est-ce que vous lisez ? ai-je demandé en enlevant mon duffle-coat et en l'accrochant au porte-manteau
- L'Amour au temps du choléra, a-t-elle répondu.
- Vous aimez Garcia Marquez ?
-Oui, beaucoup. D'ailleurs, j'ai presque tout lu de lui. Mais j'aime particulièrement ce roman. Je le lis pour la deuxième fois. Et vous ?
- Je l'ai beaucoup lu quand j'étais plus jeune. Dès la parution de ses livres.
- J'aime tout spécialement ce passage.

"Fermina Daza et Florentino restèrent dans la cabine de commandement jusqu'à l'heure du déjeuner, une fois passé le village de Calamar qui, à peine quelques années auparavant, était une fête perpétuelle et n'était plus aujourd'hui qu'un port en ruine aux rues désolées. Une femme vêtu de blanc et qui agitait un mouchoir fut le seul être vivant qu'ils aperçurent depuis le navire. Fermina Daza ne comprenait pas pourquoi on ne la recueillait pas alors qu'elle semblait en détresse, mais le capitaine lui expliqua qu'elle était le fantôme d'une noyée qui envoyait des signaux trompeurs afin d'attirer les bateaux vers les dangereux tourbillons de l'autre rive. Ils passèrent si près d'elle que Fermina Daza la vit dans ses moindres détails, se découpant bien nette contre le soleil, et elle ne mit pas en doute la réalité de sa non-existence, bien qu'il lui sembla reconnaître son visage.
"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61


29.3.25

Murs incertains (33) : bonne mémoire

" Du haut-parleur s'échappait un solo de Gerry Mulligan. Je l'avais souvent entendu, autrefois. Tout en buvant lentement mon café bien chaud, j'ai fouillé dans ma mémoire et j'ai retrouvé le titre du morceau. C'était Walkin' Shoes, si ma mémoire était bonne. Il était interprété par un quatuor, sans piano, avec Chet Baker à la trompette. "


MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 60


28.3.25

Murs incertains (32) : quatre

"
Balakirev, a murmuré quelqu'un à mon oreille. Comme lors d'un examen, un ami obligeant assis à mon côté qui me soufflerait la bonne réponse. Mais oui, Balakirev. Ils étaient quatre maintenant. Quatre sur cinq. Il en manquait toujours un. 

"Balakirev" ai-je articulé à voix haute.Aussi clairement que si j'écrivais ce nom en l'air. 
"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58


27.3.25

Murs incertains (31) : Tchaïkovski

"


"A quoi pensez-vous ? m'a-t-elle demandé, assise sur le tabouret à côté de moi.

- Au groupe russe des cinq, ai-je répondu immédiatement, presque par réflexe. Pourquoi donc est-ce que je ne m'en souviens pas ? Avant, j'avais les noms à ma disposition immédiate. Nous les avions appris à l'école, au cours de musique.
- Vous êtes un étrange personnage, a-t-elle redit. Pourquoi cela vous tourmente-t-il ici et maintenant ?
 - Quand je ne me souviens pas de quelque chose qu'en fait, je connais, cela me gêne. Vous ne ressentez pas la même chose ?  
- Cela me dérange bien plus quand je n'arrive pas à oublier une chose dont je ne veux pas me souvenir.
- Chacun est différent.
- Tchaïkovski appartenait-il au groupe des cinq ?
Non, car justement, ce groupe s'est constitué en réaction à la musique à l'occidentale de Tchaïkovski."

"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58


25.3.25

Murs incertains (30) : groupe des cinq

Il y a eu un moment de silence. Un silence que, dans ce café fermé, j'ai trouvé pesant sur mes épaules. Afin de le briser, j'ai posé une question.
"Connaissez-vous le groupe russe des cinq ? "
Elle a légèrement secoué la tête. Avant qu'elle n'éteigne sa cigarette dans le cendrier, la fumée s'est lentement élevée.
"Non, je ne vois pas. Est-ce en rapport avec la politique ? C'est un groupe anarchiste ?
- Non, non, aucun rapport avec la politique. Il s'agit de cinq compositeurs russes du XIXe siècle."
Elle m'a regardée, l'air perplexe.
"Et... alors ?
- En fait, rien. Je voulais juste demander. Je me souviens du nom de trois d'entre eux, mais pas des deux autres. Avant, je les connaissais tous. Cela m'a turlupiné toute la journée.
- Donc, le groupe russe des cinq, a-t-elle répété en riant. Vous êtes un étrange personnage.

"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58

24.3.25

Murs incertains (29) : pur ou avec de l'eau ?

"
" Pour le whisky, je prends seulement un peu d'eau, pas de glaçons. Et vous ?Si vous voulez, je peux vous en mettre .
- Je le boirai comme vous."
Elle nous a versé à chacun un double whisky, a ajouté une petite quantité d'eau minérale et, en douceur, elle a remué le tout avec un agitateur. Nous avons trinqué brièvement et chacun a bu une gorgée."Un goût très aromatique, ai-je observé.
-On dit que le whisky de l'îe d'Islay sent la tourbe et l'air marin.
- Peut-être, en effet. Mais je ne sais pas ce que sent la tourbe."
Elle a ri. "Moi non plus.
- Vous le buvez toujours comme ça ? Juste avec un peu d'eau ?
- Parfois je le bois pur ou avec des glaçons, mais la plupart du temps, comme ça. C'est un whisky de grand prix, et ainsi, on ne compromet pas son arôme.
-Et vous ne buvez qu'un verre ?
- Oui, un seul verre. Parfois, je m'en autorise un de plus avant de me coucher mais pas davantage, sinon, je risquerais de ne plus m'arrêter. Vivre seul est un risque. Et je suis encore une débutante. "
"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58


23.3.25

Murs incertains (28) : single malt

"

"- Est-ce que vous aimez le whisky ?
- Il m'arrive d'en boire, quand j'en ai envie.
- J'ai un bon single malt ici. Vous me tenez compagnie ?
- Bien volontiers. "
Elle est passée derrière le comptoir et attrapé sur l'étagère une bouteille de Bowmore de douze ans d'âge. A moitié vide.
"Un whisky de première classe ai-je commanté.
- C'est un cadeau. 
- Le whisky est-il comme un rite pour vous ?
- Oui, tout-à-fait, a-t-elle répondu. Ce sont mes petits rites secrets. Je fume une cigarette mentholée et bois un verre de single malt chaque jour."

 MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58


22.3.25

Murs incertains (27) : trou de mémoire


"D'après mes connaissances limitées en musique classique, Alexandre Borodine appartenait au groupe dit des "cinq". Qui d'autre en faisait partie ? Moussorgski, Rimski-Korsakov, et je ne me souvenais pas des autres. En mettant de l'ordre dans le réfrigérateur, je tentais de me rappeler leurs noms, mais impossible. Bon, de toute façon, cela n'avait aucune importance.
Je suis parti de chez moi à 17h30. Pendant la journée, le temps était doux, annonçant déjà le printemps, mais le soir venu, un vent soudain soufflait, tellement froid qu'on aurait dit que l'hiver voulait reconquérir son territoire perdu. Les mains dans les poches de mon manteau, je me suis dirigé vers la gare. Sans raison particulière, j'ai imaginé Borodine jouant une belle mélodie dans sa tête en même temps qu'il se livrait à une expérience chimique compliquée. "

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58


21.3.25

Murs incertains (26) : des chimistes et de la musique



"Ensuite, j'ai repassé quelques chemises et des draps en écoutant à la radio un quatuor à cordes d'Alexandre Borodine. Le repassage des draps prend du temps.
Le présentateur de la radio a expliqué qu'autrefois, en Russie, Borodine était plus connu et respecté comme chimiste que comme musicien. A mes oreilles, le quatuor à cordes ne résonnait en rien comme s'il avait été créé par un chimiste. Mais on aurait peut-être pu dire que  les douces mélodies et les suaves harmonies étaient le résultat d'une alchimie réussie."

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58


20.3.25

Murs incertains (25) : nutriments

"Je me suis installé au comptoir et, comme toujours, j'ai commandé un mug de café noir et un muffin aux myrtilles. Le muffin était encore tiède, très moelleux. Il était devenu ma chair, le café mon sang. Ils constituaient avant tout une préciese source de nutriments."

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58


19.3.25

Murs incertains (24) : salade-poêlée

"Dans la cuisine, tout en buvant le chablis à petites gorgées, j'ai préparé la salade et les spaghettis. Elle m'a regardé avec beaucoup d'intérêt. Pendant que l'eau des pâtes chauffait, j'ai finement émincé l'ail et fait sauter les calamars et les champignons dans la poêle. J'ai rapidement hâché menu dupersil. J'ai ensuite décortiqué les crevettes, tranché un pamplemousse, mélangé des herbes et de tendres feuilles de laitue à une vinaigrette à base d'huile d'olive, de citron et de moutarde. "

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 53


18.3.25

Murs incertains (23) : dîner improvisé

 "

"Si cela ne vous gêne pas, pourquoi ne pas aller chez moi ? Je pourrai vous cuisiner un petit quelque chose rapidement, si vous êtes d'accord."
Elle a pris quelque secondes pour considérer ma proposition et a demandé :
"Qu'est-ce que vous pourriez nous concocter ?"
Mentalement, j'ai rapidement listé les ingrédients que j'avais mis dans le réfrigérateur ce matin.
"Peut-être une salade de crevettes aux herbes et des spaghettis aux calamars et aux champignons ? J'ai aussi un chablis frais qui irait bien avec. C'est une bouteille que j'ai achetée ici, et ce vin n'est peut-être pas de la première classe."
"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 53

17.3.25

Murs incertains (22) : fond sonore


 

"Quand j'ai allumé la radio a retenti un Concerto pour viole d'amour de Vivaldi, interprété par l'ensemble I Musici, que j'ai écouté sans vraiment l'écouter. "

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 52

16.3.25

Murs incertains (21) : muffin nature

"De retour du cimetière, je me suis arrêté comme d'habitude au café sans nom. J'avais l'impression d'être devenu le célibataire type d'un certain âge, qui suis ses habitudes à la manière d'un automate. Je me suis assis à ma place habituelle au comptoir. J'ai commandé le café noir habituel et un muffin nature (il n'y avait plus de muffin aux myrtilles, ce jour-là). La femme habituelle derrière son comptoir m'a souri comme d'habitude.
De doux sons de guitare jazz provenaient du haut-parleur mais je ne connaissais ni le titre du morceau, ni le guitariste. Tout en écoutant vaguement la musique, j'ai bu mon café bien chaud, dégusté le muffin que j'ai coupé en petites portions. Oui, les muffins simples avaient aussi leurs qualités. "

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 51

15.3.25

Murs incertains (20) : utopie colorée


"Je l'ai imaginé franchissant la porte de la Cité fortifiée, je l'ai imaginé yvivre sa vie. Peut-être était-ce "son" Pepperland. Pepperland est l'utopie colorée qui apparaît dans le film Yellow Submarine. Plutôt que de continuer à vivre dans ce monde réel qui -apparemment- ne lui offrait pas de place, ce garçon de seize ans cherchait à entrer dans un autre monde- avec tout son cœur, tout son sérieux. "

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 50