Cette semaine, c'est la parasha Nitsavim, qui contient ce verset célèbre, et qui m'incite à écrire enfin ce qui est dans ma tête depuis des semaines, des mois même je puis le dire. Car chaque matin je prononce les versets du réveil
Modé ani léfanekha melekh ‘haï vekayam, ché-hé-’hézarta bi nichmati be’hemla, raba émounatékha.
Je Te remercie, ô roi vivant et éternel, de m’avoir restitué mon âme avec miséricorde ; grande est Ta fidélité.
Chaque matin. Et chaque matin, je m'y efforce, car je ne suis pas sincère. Peut-on continuer à faire une prière si l'on n'est pas sincère. Bon sujet de discussion. Y compris avec moi-même, qui n'ai aucune envie de remercier. Aucune. J'ai appris que nombre d'hypertendus meurent tranquillement entre 6h et 8h du matin, à la reprise d'activité du corps après le repos nocturne. L'Ange de la Mort leur donne une fin tranquille, et dans sa générosité il permet de se défiler de la première prière du matin.
Hier, j'ai profité du dernier jour de beau temps de la semaine pour programmer une "chasse aux asperges sauvages". J'ai pris la ligne 15 jusqu'à l'arrêt au nom qui fait rêver : "les escaliers de verre". Les escaliers ne sont pas en verre mais en béton, avec des rampes imitant des lianes. On y grimpe pour arriver sur les flancs du mont Boron qui regorgent de petites asperges printanières. Mais en ce moment, il y a aussi des tapis entiers de freesias sauvages, odorantes, petites étoiles blanches au milieu du vert prairie du au printemps si pluvieux. J'y ai découvert une terrasse aire de taichi avec vue sur la rade, toute embaumée du parfum des freesias. Certain vilain ces temps-ci m'a rappelé le souvenir de ma mère, "et ses tentatives de suicide, sa chaise longue où elle s’était condamnée à perpétuité à l’immobilité". Ce n'est pourtant pas ainsi qu'elle reste dans mon cœur. Mais ici, au cœur du printemps. Si j'étais rédactrice du Talmud, j'y rajouterai que ma mère aura part au monde futur. Non pas parce qu'elle fut une fervente croyante. Mais parce qu'elle m'a appris à ramasser les asperges sauvages. Ce petit bonheur qu'elle m'a laissée pour toujours peut vous sembler dérisoire, il fait pourtant partie de ses mérites qui ont construit celle que je suis devenue. Dans mon enfance, nous allions chaque printemps ramasser les asperges dès qu'elles dressaient leur pointe. Je ne sais pas quel âge j'avais à mes débuts, mais je n'étais pas autonome, je ne savais pas les trouver (en cherchant par exemple un asparagus plante d'où la nouvelle pousse sortait); et comme toute enfant, en étais bien marrie; aussi ma mère avait mis en place un stratagème très efficace, elle "sentait l'odeur d'une asperge" tout près d'elle, et du coup, je pouvais la découvrir et la cueillir. J'étais transportée de bonheur. Et plus encore, je me souviens avoir prononcé les mots fièrement, quand avec l'expérience je les trouvais seules, "celle-là tu ne l'as pas sentie !". Je ne sais si c'est ce bonheur qui me saisit encore aujourd'hui quand je pars en chasse. Alors que dans la vie je suis très myope, il est très rare que j'en rate une lors de ma collecte. Certainement par le rayonnement de l'odorat de ma mère.
Dernier jour d'une drôle d'année. Il s'est passé tellement de choses mondialement et chez moi que je n'arrive pas à en faire un bilan véritable. En tout cas, j'ai bien affronté les (sacrées) tempêtes et ça, c'est déjà une véritable bataille gagnée. Pour maintenir le cap, quelques résolutions inévitables pour 2026. Ainsi, j'ai révisé mon carnet d'adresses : des personnes dont la ligne est vierge, inusitée, depuis des années, ou depuis peu, pas de mon fait bien sûr ; c'est une des choses qui m'affectent le plus mais effectivement, c'est mieux d'appuyer sur "remove". Aller de l'avant, passer à autre chose.
L'amour dure 3(0) ans comme dirait l'autre, presque. Ce fut la durée de mon premier mariage, pas si mal si on y pense. Pour le deuxième j'ai encore du temps lol. Ce fut aussi la durée de l'amour filial. J'ai pu enfin me faire à l'idée, c'est ainsi et qu'y faire ? Après avoir bataillé, fait des essais et sans doute des erreurs, je renonce. Dans l'imaginaire des êtres humains, ce n'est pas possible, mais pourtant dans la réalité c'est ainsi pour certains. J'ai décidé de redevenir "nullipare" (ne vous inquiétez pas, hier encore je ne connaissais pas ce mot moi non plus). Que dire sinon être lucide ? Il y a aussi l'usure du temps, à force de mordre ses lèvres, de verser des larmes, de stocker sa peine, le cœur s'use aussi. Je repense toujours à la chanson de Ferré tellement vraie "Le cœur, quand ça bat plus /C'est pas la peine d'aller chercher plus loin/Faut laisser faire, et c'est très bien" "Avec le temps, va, tout s'en va/On oublie les passions et l'on oublie les voix/Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens/Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid. " Le monde est fait de parents et d'enfants, Charlotte Gainsbourg a des parents, Guy Georges aussi. Parfois ça marche, parfois non, et peut-être aussi parfois ça n'en vaut pas le coup.
En tout cas, en 2025, ce fut la fin de ma famille : je n'ai plus d'ascendants depuis longtemps, et cette année j'ai perdu mon frère et ma belle-sœur sans en avoir eu connaissance, et c'est dans ma tête comme s'ils n'étaient pas vraiment morts, seulement "portés disparus" dans le silence complice des survivants. Je redeviens nullipare. J'ai perdu aussi des proches vivants, qui se sont perdus tout seuls avec l'assèchement du cœur et la non empathie. Par fatalité, ils ont disparu de mon répertoire.
Il reste les autres, les compagnons de cœur, et c'est très bien ainsi. Nous allons traverser ensemble 2026 en nous blottissant pour nous tenir chaud, et en vivant toujours de nouvelles aventures. La vie sera digne d'être vécue aussi en 2026. On la prendra au pas, au trot ou au galop, la nouvelle année du cheval ...
"je crois qu'en devenant parent on s'embarque pour une sorte de naufrage annoncé. Si ce n'est pas à cause de la houle, ce sera à cause d'autre chose, du vent, d'une mauvaise rencontre. Ca me parait si compliqué que malgré tous nos efforts, toute l'attention qu'on y met, on finit tôt ou tard par tomber à l'eau. " L'île des battements de cœur, Laura Imai Messina, p194, ed. 10-18
"La vie est une succession de naufrages. L'île où nous accostons, l'état de notre bateau ou de notre radeau de fortune, nos bras, le seul objet conservé de notre vie passée : tout prend de l'importance. Parce qu'à notre arrivée sur la plage, quelle que soit l'existence qui l'a précédée, tour se transforme en souvenir. Quelle que soit la somme de nos douleurs, il arrive que la vie recommence à zéro. " L'île des battements de cœur, Laura Imai Messina, p37, ed. 10-18
Il pleut sur Nantes Donne moi la main Le ciel de Nantes Rend mon cœur chagrin
Voici comment avant-hier j'ai appris par un texto de ma belle-sœur que mon frère de Nantes a été malade, puis mourant, puis mort, puis enterré.
A tous les habitués de mon blog qui pourraient penser qu'il s'agit d'une nouvelle fiction ici des méandres de mon imagination, je leur affirme qu'il n'en est rien. C'est la vérité vraie, la vérité toute nue.
A tous ceux qui pourraient penser que j'ai du bien mal agir pour mériter ce traitement, j'avoue sincèrement mon entière ignorance. Je n'avais pas de nouvelle de mon frère depuis plusieurs années, mais nous n'étions pas fâchés. Nous n'avions tout simplement plus rien à nous dire. Mais nous n'étions pas même vraiment en froid, puisque la dernière chose que je lui ai envoyée est un etegami de l'année du tigre.
Peut-être est-ce pour cela, lui qui a toujours eu le sens de l'humour, que l'idée lui est venue de filer à l'anglaise ... J'ai pensé tout d'abord à un spam, une mauvaise blague vu le contenu. Quelqu'un qui ne me/le connaissais/t pas bien. En effet, je n'ai jamais eu de frère Jacques. Le seul frère Jacques que j'ai connu était celui de la comptine. Mon frère, aux yeux de toute la famille, était Jacky. Peut-être est-ce pour cela que le seul sentiment que j'arrive à ressentir est la colère. Jacques est peut-être mort, qu'en est-il de Jacky ?
"Le highball était frais comme tout. Servir une préparation bien glacée était ce qui comptait le plus pour Maeda, quand il posait la boisson sur le comptoir, le gaz carbonique et la paroi glacée du petit verre s'associaient pour dégagerune fine brume. "Voici ! " D'une voix à peine audible, Maeda signala à Eiko qu'elle était servie. Elle tendit sa main droite qu'elle tenait repliée contre elle pour saisir le verre, à l'instant où ses doigts l'effleurèrent, elle eut un geste de recul, surprise par ce contact glacial. D'un ambre presque noir, la boisson était surmontée d'un quartier de citron découpé en forme de croissant. Charmée par ce parfum frais, Eiko rapprocha le verre pour le porter à sa bouche. Elle posa les lèvres sur le rebord glacé et but une première gorgée. Ce n'était pas de l'alcool qu'elle buvait, non, elle avait l'impression d'avoir en bouche le temps même de ce bar paisible et désert dans la nuit. "Comme c'est bon" dit-elle malgré elle, tout au bonheur de sentir la nuit de Tôkyô se propager en elle. "
Bonne nuit Tokyo, YOSHIDA Atsuhiro, ed. Picquier Poche, chapitre La dernière pièce
Elle songea naïvement que c'était super qu'il existe un mot aussi commode que bon. C'était grâce à lui qu'elle pouvait exprimer cette sensation ineffable. Les professionnels des décors au cinéma n'arrêtaient pas de le répéter : "Surtout ne pas employer le mot beau à la légère." Beau avait fini par devenir un signe qui ne véhiculait plus guère de sens. Idées, impressions, perceptions, étaient englouties par ce vocable fourre-tout, le plus important passait à la trappe. Ainsi, quand on travaillait pour la section décors et accessoires, on se gardait d'employer beau à tout bout de champ. Ses aînés n'avaient cessé de le lui répeter. Mais, d'après l'expérience de Mitsuki, certaines choses ne pouvaient se transmettre à grands renforts de mots, autrement dit, elle était persuadée que la plus habile des expressions pouvait avoir pour effet paradoxal de banaliser ce dont on parlait. Dans ce cas-là, elle dérogeait à la règle d'or de ses aînés, et en y mettant tout son cœur, elle déclarait : "C'est une belle fleur", Il a un beau profil". Dans le même ordre d'idée, elle se permettait de dire : "C'est bon.""
Bonne nuit Tokyo, YOSHIDA Atsuhiro, ed. Picquier Poche, chapitre Pluie de plumes la nuit
" La préparation était la simplicité même. ("...)Remplir à ras bord le verre refroidi de glace grossièrement broyée, mélanger sans attendre avec un pilon. Vérifier que le verre est froid à s'en couper les lèvres, jeter la glace, verser la quantité d'un whisky si gelé qu'il s'écoulera à peine de la bouteille. Ajouter le double de coca, remuer rapidement... Et c'est prêt ! " "
Bonne nuit Tokyo, YOSHIDA Atsuhiro, ed. Picquier Poche, chapitre Pluie de plumes la nuit
Hier c'était la fête des mères. Tout s'est bien passé. Rien à signaler. Une belle journée de balade dans la Haute Provence en fleurs. Café gourmand dans une petite auberge perdue.
Mais de ma fille aucun message, kloum, nada.
Cela devient une habitude, et, maintenant, j'ose l'avouer, à la fois une déception et un soulagement. Rien que je redoute plus qu'un message laconique comme j'ai reçu déjà, où même l'IA aurait fait mieux.
C'était quand même ma fête. De droit. Du discours même de l'intéressée qui a 17 ans a quitté le domicile matriarcal : devant l'aveu de mon échec, elle déclarait tout de go qu'il n'y avait pas d'échec, je n'avais fait d'elle ni une ratée ni une droguée, nous étions juste incompatibles.
Dont acte. Venant d'elle, c'est peut-être son seul mensonge en lequel je veux encore croire.
Longtemps je n'ai pas voulu d'enfant, et quand j'ai changé d'avis je n'étais pas sûre de moi. J'avais peut-être raison, puisque la vie de parents a brisé mon couple vieux de trente ans sorti du nombrilisme. Pourtant, il y a eu beaucoup de moments de grand bonheur, de souvenirs illuminés par son sourire et sa joie de vivre. Même si nos relations n'ont jamais été vraiment simples. On va dire que c'était le choc des caractères entre capricorne et sagittaire ... Lorsque ma fille a eu dix ans, nous nous sommes retrouvées abandonnées du jour au lendemain, commença une période terriblement noire pour moi, accentuée par la situation de parent isolé avec tous ses inconvénients : revenus, décisions à prendre, réactions à avoir devant tous les problèmes de l'adolescence accrus par tout ce qui est caricature du père à la fois démissionnaire et revendicateur. De la vie quotidienne je n'ai gardé que peu de souvenirs, j'ai du beaucoup scotomiser. Mais mon amour maternel, chevillé à un solide devoir éthique, ne m'a jamais fait lâcher.
A partir de ses dix-sept ans, après son départ, j'ai vécu de longs mois sans aucune nouvelle. C'était affreux, mais d'un autre côté il en a peut-être mieux valu ainsi, car si j'avais su ce qui se passait dans sa vie, j'aurais été encore plus tourmentée. Et puis elle a volontairement refait surface, à dix-neuf ans, et nous avons repris des relations en dents de scie, alternant entre chaud et froid, mais distantes puisqu'elle avait rejoint la Belgique puis le Nord. Et puis soudainement, il y a trois ans, tout a changé, il s'est installé une complicité que je n'avais jamais connue, une intimité délicieuse faite de petits échanges quotidiens, de petits bonheurs comme je les aime. Presque un an de pur bonheur. Je n'ai jamais su pourquoi cela avait changé mais je n'ai pas demandé, je ne cherchais pas à savoir, c'était tellement bien que je ne voyais pas pouquoi ça changerait. Et puis soudain patatras, le retour du froid. Et tout s'est désintégré comme si cela n'avait jamais été. Sans aucune raison apparente. Sa soupape a laché et elle a tout déballé. Cette vision insupportable de moi, jusqu'à ma façon de manger, de m'asseoir. Sans doute de respirer, sans doute d'être. Des revendications pour que je fasse des excuses à propos d'événements anciens, déformés ou dont je ne me souviens même pas avoir été. Mon inutilité crasse : elle n'a aucun besoin de moi, puisqu'elle a un compagnon, un chat et une famille. C'est vrai, je ne peux rivaliser; je n'ai plus de chien, et pas de famille. Cela m'évoque la réflexion de mon ex lors de sa batmitzva : "la famille juive c'est nous". Et depuis c'est comme ça. Après les injures, plus rien. Dimanche c'était la fête des Mères. Personne ne m'enlèvera mon statut de mère. Tout le monde a une mère : les assassinés, les assassins en série, les otages, les preneurs d'otages, les persécutés et les salauds, les exilés et les voisins. La plupart de celles-ci souffrent, Mater Dolorosa, il y a même un article dans Wikipedia. Pourtant je ne m'identifie pas à la mater dolorosa. Je veux vivre. Peu importe ce qui arrivera. Peut-être reviendra-t-elle, bientôt, plus tard quand elle sera mère elle-même et qu'elle aura un peu compris le process, peut-être avec l'intention de reprendre la boucle infernale de oui-non dont je ne veux plus. Peut-elle ne reviendra-t-elle jamais. D'autres ont vécu cela : disparition volontaire, exil au fin fond des Amériques où on partait au siècle dernier sans communication possible. I will survive. Dimanche c'était la fête des Mères. Je me suis faite un cadeau : je me suis offert une jolie bague, un anneau coloré de pierres multicolores, une alliance. Symbole de l'alliance avec moi-même : rester fidèle à mon amour, à mon éthique, et à la vie des petits bonheurs.
Dimanche, j'ai organisé dans ma synagogue une conférence qui s'intitulait "QU’EST-CE QU’UN GÉNOCIDE ? DÉFINITIONS ET (MÉS)USAGES". Elle était faite par un jeune philosophe extrêmement talentueux et directeur de collection chez Calman-Levy, Emmanuel Lévine. La conférence était à la fois extrêmement documentée, les éléments exposés indiscutables car basés sur des définitions juridiques référencées, mais aussi extrêmement délicate, sensible. La majorité des spectateurs en fut fort bouleversée et en même temps a acquis un savoir concret sinon rassurant par ces temps tourmentés. J'avais bien préparé mon affaire, et le public était nombreux pour cette sorte de sujet. Mais j'ai noté : les spectateurs, des Juifs, rien que des Juifs. J'avais moi-même invité de façon détaillée et argumentée toutes les personnes de ma connaissance qui ne fréquentent pas ma synagogue où la conférence avait lieu, et des très proches, presque toutes n'étaient pas juives. PERSONNE n'est venu. Est-ce qu'il faisait trop beau ? Est-ce que le sujet était trop angoissant ? Est-ce que le bal aux Mais était plus tentant ? En tout cas, tout le monde avait piscine. De plus PERSONNE ne s'en est excusé, ni même ne m'en a parlé. Voilà, c'est comme ça. Est-ce que j'en suis étonnée ? Même pas. Je pense à certaines de mes relations qui me reprochent de m'enfermer dans ma communauté. Hum hum. A l'heure où un jeune couple assassiné n'est même pas vraiment considéré comme de "vraies" victimes par une catégorie du peuple français, "oui mais avec tout ce qui se passe à Gaza" , plus rien ne m'étonne. Est-ce que je vais leur en parler, me fâcher, ou me révolter, même pas, je n'ai aucune envie de mettre de l'énergie dans ce chantier inutile. La plupart doivent penser que Gaza c'est une terre de Génocide sans creuser davantage, les autres ne plus vouloir entendre parler de tout ça, ça les gave, d'autres sont au fond indifférents , ça les regarde si peu, ils ont autre chose à faire, ils ont piscine. En tout cas, pour moi,ce fut un moment fort et très constructif. La question a été réellement pesée et soupesée : y a-t-il un génocide à Gaza. Je ne donnerai pas la réponse ici. Ceux qui y étaient se sont fait une idée claire. Ceux qui n'y étaient pas, vous n'aviez qu'à venir.
Nissan 5785, j'ai passé la Mer Rouge. Cette année, l'évocation du fait que, chaque année, nous ne faisons pas que lire le récit du départ de l'Egypte, mais que nous accomplissons nous-mêmes réellement ce rite, est devenu pour moi une réalité incontournable. Partir, parce qu'on ne peut rester. Partir, pour rester soi-même, pour sauver sa "peau" c'est-à-dire son âme. Partir en laissant derrière soi les "proches" qui refusent de suivre, ceux qui ne se sentent pas concernés mais pourtant "risquent la mort". Prendre la route avec une espèce de famille recomposée, mais la seule famille vraie, celle du cœur. Aller droit devant soi, déterminée sans doute, mais avec encore un peu en soi le syndrome de la femme de Loth, se retourner intérieurement sur ce qui fut. Non pas comme un regret, mais comme ces bagages qu'on laisse sur sa route car il faut s'alléger pour continuer le voyage au désert.
" Sur de hautes et longues étagères, des écrits de toutes époques et de tous pays étaient alignés à perte de vue. Mes yeux blessés n'étaient pas encore complètement rétablis, mais j'étais en mesure de lire tous ces livres sans aucune gêne. Parce qu'il s'agissait là d'ouvrages stockés à l'intérieur de la conscience, et que je ne lisais pas avec mes yeux, mais avec mon cœur. De l'Almanach agricole à Homère, de Tanizaki à Ian Fleming. Dans cette cité où il n'y avait pas un seul livre, c'était un plaisir sans fin que d'avoir accès librement et sans restrictions à ces livres dépourvus de formes matérielles et donc invisibles.
"
MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, troisième partie, chapitre 69
"Avez-vous déjà lu le Papalagui ?" C'est la question que m'a posée le jeune Yellow Submarine, alors que nous étions assis dans cette petie pièce au sous-sol de ma conscience, une bougie entre nous. Oui, je l'avais lu quand j'étais jeune, mais je ne m'en souvenais pas dans les détails. Je me rappelais cependant qu'il s'agissait d'un chef d'une des îles Samoa qui racontait à son peuple ses expériences tirées de ses voyages à travers l'Europe au début du XXe siècle. "Oui, exactement. Mais on sait aujourd'hui que cette histoire est une fiction. C'est un écrivain allemand qui a interprété les récits d'un chef des mers du Sud pour en faire un livre. Lequel est donc un faux. A l'époque pourtant, il a été considéré comme un rapport authentique et ses lecteurs ont été très nombreux. Ce n'est pas étonnant. Car il s'agit bien d'une critique intelligente et humoristique de la civilisation moderne. "
MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, troisième partie, chapitre 68
"De l'autre côté du monde, avant de venir dans la Cité fortifiée, j'avais vu le dessin animé Yellow Submarine. Je me souvenais aussi de la musique. Mais j'avais complètement oublié le film en lui même. Nous vivons tous dans un sous-marin jaune... Cela signifiait à la fois quelque chose et rien. "
MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, troisième partie, chapitre 63
" Fermina Daza ne comprenait pas pourquoi on ne la recueillait pas alors qu'elle semblait en détresse, mais le capitaine lui expliqua qu'elle était le fantôme d'une noyée qui envoyait des signaux trompeurs afin d'attirer les bateaux vers les dangereux tourbillons de l'autre rive. (Gabriel Garcia Marquez, l'Amour au temps du choléra)
L'écrivain colombien Garcia Marquez n'estimait pas nécessaire la distinction entre les vivants et les morts. Qu'est-ce qui était réel et qu'est-ce qui était irréel ? Ou plutôt, y avait-il vraiment dans ce monde quelque chose qui séparait le réel de l'irréel ? Je pense que ce mur pouvait exister. Non, il existe, sans aucun doute. Mais il s'agit d'un mur de totale incertitude. Selon la situation et selon l'adversaire, sa rigidité change constamment. Sa forme change. A l'instar d'un être vivant.
MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61
"Je peux faire de petits achats en ligne et me faire livrer et me faire livrer ce dont j'ai besoin pour le café. Ici, dans la rue commerçante, je trouve de quoi pourvoir à mes besoins du quotidien, ce qui m'évite de sortir souvent. Cette vie de recluse me rappelle le film tiré du Journal d'Anne Franck, celle qui vivait dans sa cachette à Amsterdam. Plafond bas et petite fenêtre... - Mais personne ne vous pourchasse et vous n'êtes pas obligée de vous cacher. Vous vivez une vie que vous avez choisie. -Oui, mais pour qui loge dans un si petit espace et dont les seuls allers-retours se font entre le rez-de-chaussée et le premier étage surgit inévitablement l'illusion d'être poursuivi obstinément par quelqu'un ou quelque chose, et de vivre en se cachant d'un danger imminent. "
MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61
" - Et après, nous allons chez moi manger quelque chose ? Je peux cuisiner un petit dîner rapide et simple . " Elle a un peu penché la tête, plissé les paupières et réfléchi. " Si cela ne vous ennuie pas, pourrions-nous commander une pizza ici et prendre une bière avec ? C'est plutôt de ça que j'ai envie aujourd'hui. - Bien sûr. Une pizza, ce n'est pas plus mal. - Une margherita, ça vous va ? - Ca m'est égal. Décidez vous-même. " Elle a appuyé sur un numéro enregistré dans son portable et a commandé des pizzas, comme elle en avait l'habitude? Garnies de trois sortes de champignons. "
MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61
" "Dans ses histoires, le réel et l'irréel, les vivants et les morts ne font qu'un, tout se mêle, a-t-elle commenté. Comme s'il s'agissait d'événements quotidiens qui vont de soi. - C'est ce que souvent on appelle le réalisme magique, ai-je remarqué. - Oui, c'est vrai. Toutefois, si ces histoires relèvent du réalisme magique selon les normes critiques, pour Garcia Marquez lui-même, ne représentaient-elle pas du réalisme ordinaire ? Car dans le monde dans lequel il vivait, le réel et l'irréel se mélangeaient tout naturellement, et il décrivait les choses telles qu'il les voyait." Je me suis assis sur le tabouret à côté d'elle. "Vous voulez dire que dans son monde, le réel et l'irréel se juxtaposent, coexistent à valeur égale, et que Garcia marquez n'est que leur chroniqueur ? - Oui, je pense. Et j'adore cette posture dans ses romans. "
"
MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61
"Elle lisait. Non pas un livre de poche mais un épais ouvrage relié. Elle l'a fermé et m'a souri. D'après son marque-page, je pouvais voir qu'elle l'avait presque terminé. "Qu'est-ce que vous lisez ? ai-je demandé en enlevant mon duffle-coat et en l'accrochant au porte-manteau - L'Amour au temps du choléra, a-t-elle répondu. - Vous aimez Garcia Marquez ? -Oui, beaucoup. D'ailleurs, j'ai presque tout lu de lui. Mais j'aime particulièrement ce roman. Je le lis pour la deuxième fois. Et vous ? - Je l'ai beaucoup lu quand j'étais plus jeune. Dès la parution de ses livres. - J'aime tout spécialement ce passage.
"Fermina Daza et Florentino restèrent dans la cabine de commandement jusqu'à l'heure du déjeuner, une fois passé le village de Calamar qui, à peine quelques années auparavant, était une fête perpétuelle et n'était plus aujourd'hui qu'un port en ruine aux rues désolées. Une femme vêtu de blanc et qui agitait un mouchoir fut le seul être vivant qu'ils aperçurent depuis le navire. Fermina Daza ne comprenait pas pourquoi on ne la recueillait pas alors qu'elle semblait en détresse, mais le capitaine lui expliqua qu'elle était le fantôme d'une noyée qui envoyait des signaux trompeurs afin d'attirer les bateaux vers les dangereux tourbillons de l'autre rive. Ils passèrent si près d'elle que Fermina Daza la vit dans ses moindres détails, se découpant bien nette contre le soleil, et elle ne mit pas en doute la réalité de sa non-existence, bien qu'il lui sembla reconnaître son visage." "
MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61