2.4.25

Murs incertains (35) : et si c'était vrai aussi pour Murakami ?

"
"Dans ses histoires, le réel et l'irréel, les vivants et les morts ne font qu'un, tout se mêle, a-t-elle commenté. Comme s'il s'agissait d'événements quotidiens qui vont de soi. 
- C'est ce que souvent on appelle le réalisme magique, ai-je remarqué.
- Oui, c'est vrai. Toutefois, si ces histoires relèvent du réalisme magique  selon les normes critiques, pour Garcia Marquez lui-même, ne représentaient-elle pas du réalisme ordinaire ? Car dans le monde dans lequel il vivait, le réel et l'irréel se mélangeaient tout naturellement, et il décrivait les choses telles qu'il les voyait."
Je me suis assis sur le tabouret à côté d'elle. "Vous voulez dire que dans son monde, le réel et l'irréel se juxtaposent, coexistent à valeur égale, et que Garcia marquez n'est que leur chroniqueur ? 
- Oui, je pense. Et j'adore cette posture dans ses romans. "

"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61


31.3.25

Murs incertains (34) : citation



"Elle lisait. Non pas un livre de poche mais un épais ouvrage relié. Elle l'a fermé et m'a souri. D'après son marque-page, je pouvais voir qu'elle l'avait presque terminé. 
"Qu'est-ce que vous lisez ? ai-je demandé en enlevant mon duffle-coat et en l'accrochant au porte-manteau
- L'Amour au temps du choléra, a-t-elle répondu.
- Vous aimez Garcia Marquez ?
-Oui, beaucoup. D'ailleurs, j'ai presque tout lu de lui. Mais j'aime particulièrement ce roman. Je le lis pour la deuxième fois. Et vous ?
- Je l'ai beaucoup lu quand j'étais plus jeune. Dès la parution de ses livres.
- J'aime tout spécialement ce passage.

"Fermina Daza et Florentino restèrent dans la cabine de commandement jusqu'à l'heure du déjeuner, une fois passé le village de Calamar qui, à peine quelques années auparavant, était une fête perpétuelle et n'était plus aujourd'hui qu'un port en ruine aux rues désolées. Une femme vêtu de blanc et qui agitait un mouchoir fut le seul être vivant qu'ils aperçurent depuis le navire. Fermina Daza ne comprenait pas pourquoi on ne la recueillait pas alors qu'elle semblait en détresse, mais le capitaine lui expliqua qu'elle était le fantôme d'une noyée qui envoyait des signaux trompeurs afin d'attirer les bateaux vers les dangereux tourbillons de l'autre rive. Ils passèrent si près d'elle que Fermina Daza la vit dans ses moindres détails, se découpant bien nette contre le soleil, et elle ne mit pas en doute la réalité de sa non-existence, bien qu'il lui sembla reconnaître son visage.
"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 61


29.3.25

MURS INCERTAINS (33) : bonne mémoire

" Du haut-parleur s'échappait un solo de Gerry Mulligan. Je l'avais souvent entendu, autrefois. Tout en buvant lentement mon café bien chaud, j'ai fouillé dans ma mémoire et j'ai retrouvé le titre du morceau. C'était Walkin' Shoes, si ma mémoire était bonne. Il était interprété par un quatuor, sans piano, avec Chet Baker à la trompette. "


MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 60


28.3.25

Murs incertains (32) : quatre

"
Balakirev, a murmuré quelqu'un à mon oreille. Comme lors d'un examen, un ami obligeant assis à mon côté qui me soufflerait la bonne réponse. Mais oui, Balakirev. Ils étaient quatre maintenant. Quatre sur cinq. Il en manquait toujours un. 

"Balakirev" ai-je articulé à voix haute.Aussi clairement que si j'écrivais ce nom en l'air. 
"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58


27.3.25

Murs incertains (31) : Tchaïkovski

"


"A quoi pensez-vous ? m'a-t-elle demandé, assise sur le tabouret à côté de moi.

- Au groupe russe des cinq, ai-je répondu immédiatement, presque par réflexe. Pourquoi donc est-ce que je ne m'en souviens pas ? Avant, j'avais les noms à ma disposition immédiate. Nous les avions appris à l'école, au cours de musique.
- Vous êtes un étrange personnage, a-t-elle redit. Pourquoi cela vous tourmente-t-il ici et maintenant ?
 - Quand je ne me souviens pas de quelque chose qu'en fait, je connais, cela me gêne. Vous ne ressentez pas la même chose ?  
- Cela me dérange bien plus quand je n'arrive pas à oublier une chose dont je ne veux pas me souvenir.
- Chacun est différent.
- Tchaïkovski appartenait-il au groupe des cinq ?
Non, car justement, ce groupe s'est constitué en réaction à la musique à l'occidentale de Tchaïkovski."

"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58


25.3.25

Murs incertains (30) : groupe des cinq

Il y a eu un moment de silence. Un silence que, dans ce café fermé, j'ai trouvé pesant sur mes épaules. Afin de le briser, j'ai posé une question.
"Connaissez-vous le groupe russe des cinq ? "
Elle a légèrement secoué la tête. Avant qu'elle n'éteigne sa cigarette dans le cendrier, la fumée s'est lentement élevée.
"Non, je ne vois pas. Est-ce en rapport avec la politique ? C'est un groupe anarchiste ?
- Non, non, aucun rapport avec la politique. Il s'agit de cinq compositeurs russes du XIXe siècle."
Elle m'a regardée, l'air perplexe.
"Et... alors ?
- En fait, rien. Je voulais juste demander. Je me souviens du nom de trois d'entre eux, mais pas des deux autres. Avant, je les connaissais tous. Cela m'a turlupiné toute la journée.
- Donc, le groupe russe des cinq, a-t-elle répété en riant. Vous êtes un étrange personnage.

"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58

24.3.25

Murs incertains (29) : pur ou avec de l'eau ?

"
" Pour le whisky, je prends seulement un peu d'eau, pas de glaçons. Et vous ?Si vous voulez, je peux vous en mettre .
- Je le boirai comme vous."
Elle nous a versé à chacun un double whisky, a ajouté une petite quantité d'eau minérale et, en douceur, elle a remué le tout avec un agitateur. Nous avons trinqué brièvement et chacun a bu une gorgée."Un goût très aromatique, ai-je observé.
-On dit que le whisky de l'îe d'Islay sent la tourbe et l'air marin.
- Peut-être, en effet. Mais je ne sais pas ce que sent la tourbe."
Elle a ri. "Moi non plus.
- Vous le buvez toujours comme ça ? Juste avec un peu d'eau ?
- Parfois je le bois pur ou avec des glaçons, mais la plupart du temps, comme ça. C'est un whisky de grand prix, et ainsi, on ne compromet pas son arôme.
-Et vous ne buvez qu'un verre ?
- Oui, un seul verre. Parfois, je m'en autorise un de plus avant de me coucher mais pas davantage, sinon, je risquerais de ne plus m'arrêter. Vivre seul est un risque. Et je suis encore une débutante. "
"

MURAKAMI Haruki, La cité aux murs incertains, ed. Belfond, deuxième partie, chapitre 58