10.2.18

Aharon Appelfeld (2) : des Juifs et des non-Juifs

"Et justement, ce qui m'a préoccupé, et continue de me perturber, c'est cet antisémitisme à usage interne,vieille plaie juive qui, à l'époque moderne, a pris des visages divers. J'ai grandi dans une famille juive assimilée, où l'allemand était considéré comme un trésor. Ce n'était pas seulement une langue, c'était une culture, une culture qu'on révérait pieusement. Nous étions entourés de Juifs qui parlaient yiddish, mais chez nous le yiddish était strictement proscrit. J'ai grandi dans l'idée que tout ce qui était juif était affecté d'une tare. Depuis ma plus tendre enfance, j'ai eu l'œil sur la beauté des non-Juifs. Ils étaient blonds, ils étaient grands, ils avaient des manières naturelles. Ils étaient cultivés, et quand ils ne se conduisaient pas en hommes cultivés, du moins se conduisaient-ils avec naturel.
Notre bonne illustrait bien cette théorie. Elle était jolie, belle plante, et je lui étais très attaché. A mes yeux, mes yeux d'enfant, elle était la nature faite femme. Quand elle est partie avec les bijoux de ma mère, cela m'a semblé une peccadille.
Tout jeune déjà, j'étais attiré par les non-Juifs. Leur étrangeté, leur stature, leurs airs distants me fascinaient. Pour autant, les Juifs aussi me semblaient étranges. Il m'a fallu des années pour comprendre à quel point mes parents avaient intériorisés tous les griefs faits aux Juifs, et moi de même, à travers eux. Un noyau dur de dégoût 'était planté en chacun de nous.
Le changement s'est opéré en moi quand nous avons été déracinés et emmenés dans les ghettos. Là, tout-à-coup, j'ai vu se fermer toutes les portes et toutes les fenêtres de nos voisins non-juifs, nous nous sommes retrouvés seuls dans la rue : aucun de nos voisins avec qui nous entretenions des relations ne s'est mis à la fenêtre le jour où nous sommes partis en traînant nos valises. Je dis "changement", et pourtant ce n'est pas tout-à-fait vrai. J'avais huit ans alors, et le monde entier tournait au cauchemar pour moi. Par la suite, lorsque j'ai été séparés de mes parents, je n'ai pas non plus compris pourquoi. Pendant toute la guerre, j'ai erré en Ukraine, de village en village, en gardant enfoui le secret de ma judéité. heureusement pour moi, j'étais blond, je n'éveillais pas les soupçons.
Il m'a fallu des années pour m'approcher du Juif qui vivait en moi, me défaire de bien des préjugés, rencontrer bien des Juifs pour me retrouver en eux. L'antisémitisme à usage interne était une création juive originale. Je ne sache pas qu'il existe une autre nation aussi portée à l'autocritique. Même après l'Holocauste, les Juifs n'ont pas réussi à se voir comme irréprochables. Au contraire, on entendait des Juifs de premier plan se livrer à des commentaires sévères sur les victimes, qui n'avaient pas su se protéger, contre-attaquer. La faculté qu'on les Juifs d'intérioriser toute critique, toute condamnation pour se flageller fait partie des merveilles de la nature.
Ce sentiment de culpabilité a pris ancrage et refuge chez tous les Juifs qui veulent réformer le monde, les socialistes et les anarchistes de tout poil, mais aussi et surtout les artistes. Jour et nuit, la flamme de cette culpabilité produit de la terreur, une sensibilité écorchée, de l'autocritique qui va parfois jusqu'à la destruction. Bref, ce n'est pas un sentiment particulièrement glorieux. La seule chose qu'on puisse dire en sa faveur, c'est qu'il ne fait de tort qu'aux intéressés."
Aharon Appelfeld, in Philip Roth, Parlons travail.

8.2.18

Aharon Appelfeld (1) : Réalité et fiction

"Ecrire les choses comme elles se sont passées, c'est se faire l'esclave de la mémoire, qui n'est qu'un facteur secondaire du processus créateur. A mon sens, créer, c'est mettre en ordre, trier, choisir les mots et les rythmes qui conviennent à une œuvre. Certes, la matière vient bien du vécu, mais au bout du compte, la création est un phénomène autonome. (...)
La réalité, je ne vous l'apprends pas, est toujours plus forte que l'imagination humaine; et par dessus le marché, elle peut se permettre d'être incroyable, inexplicable, hors de proportions. la fiction, hélas, ne jouit pas d'une telle puissance.
La réalité de l'Holocauste a dépassé n'importe quelle imagination. Si je m'en étais tenu aux faits, personne ne m'aurait cru."
Aharon Appelfeld, in Parlons travail de Philip Roth

29.12.17

lectures : enfance

"... après tout, qui n'est pas le survivant du naufrage de son enfance ? Je n'ai aucune envie de décrire la mienne, je veux simplement dire que pour pouvoir survivre à cette phase sombre et souvent terrifiante de ma vie, j'en vins à me convaincre de certaines choses me concernant. Je ne m'attribuais pas des pouvoirs magiques ni ne me croyais sous la protection de quelque force bienveillante -rien d'aussi tangible que ça - , je ne perdis jamais de vue, non plus, la réalité immuable de ma situation. Je fini simplement par croire que primo, les circonstances factuelles de ma vie, plus ou moins accidentelles, n'étaient pas nées de mon âme, secundo, que je possédais une qualité unique, une force particulière et une profondeur de jugement qui me permettraient de résister aux blessures et à l'injustice, sans en être brisée. Aux pires moments, il me suffisait de 'enfouir sous la surface, de plonger et de toucher l'endroit où vivait en moi cette mystérieuse faculté et, du moment que je le trouvais, je savais qu'un jour j'échapperais à leur monde et construirais ma vie dans un autre."
La grande maison, Nicole Krauss, ch. l'audience est ouverte

23.12.17

Sur les chemins de l'école (27) : aubes roses

En ce dernier jour d'école 2017, les belles couleurs de l'aurore aident à affronter la tendance grise ...



19.11.17

Ce que l'on aurait aimé ecrire (2): Douleur (2)

"Parfois, elle croyait qu'il l'appelait, qu'il lui revenait, mais ce n'était de toute façon plus lui, car le garçon qui avait été capable de la quitter aussi brutalement n'était pas l'Ethan qu'elle connaissait et qu'elle avait perdu à tout jamais, ne lui restait donc qu'à se coucher sur le dos, rétrécir de plus en plus, avalée par le matelas avalé par le lit avalé par le sol avalé par la terre, le plus important était de ne rien faire, c'est là que tôt ou tard elle arriverait, il ne faut que la patience pour disparaître totalement."
Douleur, Zeruha Shalev, ed. Gallimard, ch.6

18.11.17

Ce que l'on aurait aimé écrire (1) : Douleur (1)

"...oui, chez nous, pense-t-elle, la parole s'est mis à dérailler ces derniers temps, on s'en sert pour dissimuler et non pour révéler. Nous avons trahi les mots, ce qui est peut-être pire que de trahir l'autre, nous avons trahi les mots, quoi d'étonnant à ce qu'ils nous punissent."
Douleur, Zeruha Shalev, ed. Gallimard, ch.6